RCFr15 - Entretien avec le Pr Jean-Charles Soria, Gustave Roussy

12.11.2015

Pour Jean-Charles Soria, professeur de médecine à l'Université Paris-Saclay et chef de département d'innovation thérapeutique et d'essais précoces (DITEP) à Gustave Roussy, Villejuif, les RCFr15 seront l’occasion de partager ses idées sur l’évaluation médico-économique des traitements et de présenter une nouvelle plateforme d’information sur les chimiothérapies anti-cancéreuses.

 

Quelles sont les pistes de recherche en molécules anti-cancéreuses ?
Pr Jean-Charles Soria : En dehors des inhibiteurs de tyrosine kinase qui restent un des piliers des traitements anticancéreux, nous voyons émerger de façon très forte l’immuno-oncologie et deux autres vagues très puissantes, d’un côté, les inhibiteurs du cycle cellulaire qui sont en fait des régulateurs transcriptionnels extrêmement puissants et qui devraient ouvrir des perspectives thérapeutiques très importantes (par exemple, le CDK-7 qui représente une découverte majeure), de l’autre, des modulateurs épigénétiques beaucoup plus spécifiques qui ont été identifiés avec des cibles beaucoup plus précises, en apportant des réponses objectives aussi bien dans des hémopathies (lymphomes notamment) que dans certaines tumeurs solides (tumeurs INI1 ou SMARCA4-déficientes) ...  Ces quatre facettes sont prometteuses avec de nouveaux enregistrements de molécules envisagés dans les trois prochaines années.
 
 
Qu’en est-il de la révolution de l’immunothérapie ?
J.-C. S. L’approche, qui consiste à lever l’effet des inhibiteurs du système immunitaire, est indiscutablement un élément contribuant à modifier radicalement la prise en charge du cancer, avec une activité rapportée dans 17 formes histologiques différentes notamment dans le mélanome, le cancer bronchique non à petites cellules, le cancer de la vessie, les VADS, l’estomac, le rein et  la maladie de Hodgkin. Mais ce n’est pas vrai dans tous les cancers. Aucune activité n’est remarquée dans le cancer colorectal (sauf la forme MSI). Même situation dans le cancer de la prostate, et dans le cancer du sein sauf peut-être le triple négatif. Les associations PD1-PDL-1 avec d’autres inhibiteurs donneront peut-être des résultats dans ces tumeurs fréquentes actuellement encore réfractaires à l’immunothérapie.
La prise en charge des cancers est multidisciplinaire et l’immunothérapie va enrichir l’armamentarium thérapeutique et non pas remplacer les inhibiteurs de tyrosine kinase et les cytotoxiques. C’est une complémentarité vers laquelle il faut évoluer. L’immunothérapie est profondément transformationnelle.  
 
Comment envisagez-vous les essais cliniques de toutes ces nouvelles molécules ?
J.-C. S. Je suis très inquiet car nous sommes à un moment charnière où il risque d’y avoir une rupture dans le système de remboursement des soins, compte tenu du  coût extrêmement élevé de ces molécules d’une part et, de l’autre, du fait qu’aucune réflexion sur la durée optimale de ces traitements n’est en cours. Faut-il réellement traiter pendant un an ? Six mois ne suffisent-ils pas  pour l’immunothérapie? Comment, dans un système solidaire, peut-on être capable de rembourser 100 000 euros pour un patient ?
Compte tenu que des associations de ces molécules sont déjà envisagées, quel nouveau système de financement faut-il mettre en place ? Il faut cependant mettre les dépenses en perspective car les coûts liés aux anticancéreux sont très inférieurs aux coûts liés aux transports remboursés d’ambulance et de VSL.  
 
Que pensez-vous des ASMR aujourd’hui ?
J.-C. S. La France, en crise économique, se raidit, comme ailleurs, sur les critères de jugement des nouveaux médicaments. Nous n’avons pas une « pratique de patriotisme économique » vis-à-vis du médicament comme au Japon ou aux Etats-Unis.
Pour l’immunothérapie (et notamment les anti-PD1), on voit mal dans le mélanome comment une ASMR 1, 2 ou 3 ne pourrait pas être donnée à ces nouvelles molécules par rapport à la chimiothérapie, avec une activité de 40% versus 10% pour la chimio et un bénéfice en survie. Dans le cancer du  poumon, les inhibiteurs des EGFR de 3e génération donnent des taux de réponses objectives de 70 % quand la chimiothérapie ne donne que des taux de l’ordre de 15 %. Récemment, le Président Barack Obama a lui même demandé à la FDA de libéraliser, d’approuver plus de molécules et d’être moins restrictif. Je regrette que cette attitude n’existe pas en Europe.
 
Vous venez de lancer NetCancer.net, la première base de données sur les chimiothérapies anticancéreuses. Quelle est son utilité ?
 
Netcancer.net est une plateforme que j’ai conçue avec le Pr Dominique Bellet (Institut Curie), et le Dr Hervé Boissin, dans un objectif précis: aider les cancérologues du secteur public et privé, les spécialistes d’organe, les médecins généralistes, les pharmaciens et les infirmières à obtenir des informations claires et expertisées sur les traitements  médicamenteux  du cancer et sur la gestion de leurs effets secondaires. Cette plateforme s’est construite sous l’égide d’un comité scientifique composé d’experts indépendants, les Docteurs Olivier Mir, Charles Ferté, Stéphane Champiat et Vincent Ribrag.

Netcancer suit dans son domaine et à son échelle une stratégie inspirée de celle d’Apple : trouver un objet complexe et peu attractif  pour le rendre plus facile et plus agréable. Ainsi Netcancer repose sur le travail d’excellents médecins, de designers et de créatifs pour que les professionnels de santé aient les informations qui leur seront utiles tout en ayant un certain plaisir à les consulter.

Source : Decision-sante.com
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