Antoine Compagnon, l'héritier du chiffonier

Gilles Noussenbaum
| 04.01.2018

L'influence du chiffonnier culmine à Paris au cours du XIX
e siècle. Dans un très bel ouvrage historique et littéraire, Antoine Compagnon explore les bas-fonds de la ville-lumière. Visite guidée.

  • visuel Compagnon

En 1832, l’année où une épidémie de choléra frappe Paris, peut-on dire que la France entre dans une certaine modernité ?

L’épidémie de choléra de 1832 est une date marquante dans l’histoire de Paris, c’est-à-dire de la France. Les premières victimes seraient apparues au cours d’un bal masqué à l’Opéra. Le Premier ministre Jean Casimir-Perier sera l’une des victimes de l’épidémie. Et les funérailles du général Lamarque, autre victime célèbre, seront à l’origine de l’insurrection républicaine décrite dans Les Misérables. Durant le printemps 1832, le nouveau régime de Louis-Philippe est fragilisé. Les autorités prennent conscience des insuffisances de la capitale en matière de salubrité, d’hygiène. Sont lancés les grands travaux que le baron Haussmann amplifiera sous le Second Empire. L’absence d’égouts à Paris, à la différence de Londres, est soulignée par tous les experts. Londres serait alors nettement plus propre que Paris. La décision de créer un réseau d’égouts est la conséquence directe de cette épidémie. Des centaines de kilomètres d’égouts seront construits. Ce réseau est toujours en activité.

Le Paris des années 1830 renvoie au Moyen-Age, avec des conditions d’hygiène déplorables à l’origine d’odeurs pestilentielles. C’est aussi le moment de l’essor d’une nouvelle discipline, la médecine hygiénique grâce à de grandes figures comme le Pr Alexandre Parent-Duchâtelet.

Montfaucon, aujourd’hui remplacé par le parc des Buttes-Chaumont, en est la caricature. C’était là que se dressait le célèbre gibet. C’était aussi le lieu où était déversé le contenu de toutes les fosses d’aisance de Paris. La barrière du Combat, actuelle place du Colonel-Fabien, était la seule porte de sortie autorisée pour évacuer les tonneaux d’aisance hors de la ville. Sur d’immenses surfaces on produisait la poudrette, engrais pour les maraîchers. Juste à côté, se trouvaient les clos d’équarrissage. C’était là qu’étaient abattus tous les animaux de Paris. Cette « grande voirie » avec les fosses d’épandage et les clos d’équarrissage était un endroit ignoble. Pour compléter le tableau, des arènes où combattaient des animaux réunissaient un vaste public. Un âne était livré par exemple à des molosses pour le grand bonheur des spectateurs. De nombreux écrivains y assistaient, comme Théophile Gautier ou Gustave Flaubert. Ce type de spectacle n’a cessé qu’en 1848.

Lorsque le vent venait de l’Est, les odeurs se répandaient dans tout Paris. Au XIXe siècle, la sensibilité supporte de moins en moins les odeurs, masquées par de lourds parfums. Aujourd’hui, la destruction du vieux Paris par le baron Haussmann fait l’objet de vives critiques. Mais le cinquième arrondissement, où est installé le Collège de France, était alors l’endroit le plus mal famé, le plus pauvre de la capitale, surtout autour de la rue Mouffetard et de la place Maubert. En face du Collège de France, se dressait un immense taudis jusqu’au percement de la rue des Ecoles, le Clos de Latran, sorte de vieille forteresse flanquée d’une tour, dénommée tour Bichat depuis qu’elle abritait les dissections de la faculté.

C’était aussi l’époque où Claude Bernard pratiquait la vivisection sur les chats pour réaliser ses expériences glorieuses au Collège de France. Ce qui lui a valu le départ horrifié de sa femme et de ses filles, engagées dans la défense de la cause animale. Quel est votre regard sur votre ancien collègue au Collège de France ?

A dire vrai, j’ai été surpris de découvrir cette histoire au cours de la rédaction de ce livre. François Magendie, le prédécesseur et maître de Claude Bernard, allait chercher ses animaux à Montfaucon. Quant à Claude Bernard, je soupçonne qu’il se procurait ses chats au Clos de Latran. Les chiffonniers et chiffonnières étaient alors réputés pour la capture des chats parisiens. Paris était envahi de chats et de chiens. Et le préfet de police ordonnait encore sous la Restauration des massacres de ces animaux. Les expériences de Claude Bernard exigeaient une grande consommation de chats, ce qui a provoqué l’horreur de sa famille. Il fut abandonné par sa femme et ses deux filles, très hostiles aux pratiques de leur mari et père. Aujourd’hui, les animaleries du Collège de France sont propres et hygiéniques. Au-delà de l’anecdote, la biologie s’inscrit dans cette histoire des chiffonniers. Lorsque Claude Bernard succède à Magendie, il évoque dans sa leçon inaugurale son maître qui se vantait de pratiquer la méthode des chiffonniers, sorte de chasse au trésor. La fameuse méthode hypothético-déductive de Claude Bernard, on l’aura compris, s’oppose à celle du chiffonnier.

Pourquoi le regard sur les chiffonniers permet-il de mieux comprendre le XIXe siècle ?

Cette recherche sur les chiffonniers a été entamée à partir de textes littéraires, comme le poème de Baudelaire, Le vin des chiffonniers. A partir du moment où j’ai tiré ce fil, je me suis aperçu qu’il était relié à de nombreuses disciplines, l’économie, celle du papier qui connaissait alors une pénurie, la sociologie, l’urbanisme. Les chiffonniers étaient souvent d’anciens militaires, les chiffonnières, d’anciennes prostituées. D’où un rapport étroit avec la police. En outre, la presse d’alors regorge de caricatures des chiffonniers dessinées par les plus grands, comme Charlet, Daumier, Gavarny, Traviès. Le chiffonnier occupe une place centrale entre 1820 et 1880, entre le début de la pénurie de papier et la diffusion du procédé de fabrication du papier avec le bois.

Pour autant, le chiffonnier est une exception culturelle française.

Pour être plus précis, cette activité n’est pas la même ailleurs. En province, le marché n’est pas comparable du fait de la concentration dans la capitale des entreprises de presse et d’édition. En Allemagne, le marché est plus diffus. A Londres, les chiffons sont vendus par les particuliers alors qu’à Paris le matériau est récupéré à titre gratuit. A Londres, tout se vend déjà. Le chiffonnier occupe un espace important dans l’imaginaire contemporain. C’est un personnage de l’Ancien Régime. Mais c’est aussi un acteur de la modernisation de l’économie et de la société durant ces années. La presse industrielle se développe. Mais elle souffre du manque de papier. Le chiffonnier ramasse également les os, matière première pour extraire le phosphore indispensable à la fabrication des allumettes avant la mise au point des allumettes suédoises. Ces os sont d’origine animale, mais aussi humaine, volés dans les cimetières. Calcinés sous le nom de « noir animal », ils servent encore à raffiner le sucre. Le rôle du chiffonnier est crucial entre la première révolution industrielle, avec l’invention de la machine, et la seconde, qui voit le développement de la chimie organique. Le chiffonnier perd ensuite de son utilité sociale.

En 2017, on s’est remis à recycler.

En effet, ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie circulaire m’a sûrement conduit à m’intéresser à la figure du chiffonnier. Jusque dans les années 1880, les ordures de Paris étaient recyclées à 100 %. Ce qui restait après le passage des chiffonniers, qu’on appelait la boue, était vendu aux maraîchers et vignerons pour servir d’engrais. L’invention de la poubelle en 1883 inaugure l’ère du gaspillage, qui aura duré un siècle. On est sorti aujourd’hui de cette parenthèse.

Autre sujet d’intérêt, le chiffonnier était souvent associé à la figure de l’écrivain.

Et à celle du souverain. Ce sont deux allégories très fructueuses. Le chiffonnier est un double de l’écrivain, car il est indispensable à la production du papier. L’écrivain et le chiffonnier partagent un sort commun mais avec des intérêts divergents. Le chiffonnier vit du papier, avec l’espoir que les livres ne se vendent pas afin de les recycler. L’écrivain vise un sort bien différent pour sa production. Cette comparaison connaît un sommet au moment de l’émergence de l’Ecole réaliste. Les écrivains sont alors comparés aux chiffonniers qui ramassent les matériaux les plus vils pour en faire de la littérature. Emile Zola sera encore caricaturé en chiffonnier. Quant à la comparaison avec le souverain, roi ou empereur, il faut la comprendre comme une représentation de la roue de la fortune. De puissant, on peut tomber au statut de chiffonnier. Mais certains chiffonniers deviennent millionnaires. Le chiffonnier est une figure carnavalesque, ce qui explique le grand nombre d’images où une couronne est trouvée dans un tas d’ordures.

Ce livre est aussi une conversation avec Baudelaire. Dans le dernier chapitre, à l’exemple du chiffonnier qui déniche des pépites de manière inopinée, vous vous livrez à une interprétation brillante de poèmes. Ce qui n’est guère envisageable dans un livre grand public…

Baudelaire est au coeur du livre, mais aussi Victor Hugo. Cette enquête sur les chiffonniers permet d’expliquer des poèmes de Baudelaire de façon nouvelle. Tout simplement parce que l’on n’avait pas mesuré l’importance du système du chiffonnage, avec le lexique et les métaphores qui lui sont rattachées. Mais déjà dans un précédent ouvrage, Baudelaire l’irréductible, j’avais souligné qu’il fallait s’intéresser à la culture matérielle contemporaine.

Quel serait aujourd’hui l’héritier du chiffonnier ? Les Gafa qui vendent nos données livrées gratuitement ?

Au XXe siècle ce sont les ferrailleurs. Aujourd’hui, les grandes firmes collectent nos données. Reste que le chiffonnier est un simple individu. Son héritier serait plutôt le hacker. A savoir un petit entrepreneur solitaire, marginal mais utile, plutôt que ces entreprises mondialisées…

Les chiffonniers de Paris, collection Bibliothèque des histoires, série illustrée, éditions Gallimard, 32 euros.

Source : Decision-sante.com

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