Entretien avec Maurice Olender"Pérec peut être présent en nous alors même qu'on ne l'a pas encore lu"

Gilles Noussenbaum
| 04.01.2018

Entre la naissance de Georges Pérec et celle de Maurice Olender, il y a juste le temps d’une guerre. Leur rencontre s’est produite juste avant la mort de l’auteur de La vie, mode d’emploi. Il a ensuite été l’éditeur de tous les textes posthumes. Dans un recueil qui vient de paraître*au titre étrangement perecien, mais est-ce si étrange, Maurice Olender revient sur des moments de (sa) vie , évoque aussi la place de la mémoire et de l’oubli. Et rend un vibrant hommage à son père qu’il a longtemps accompagné. Qui a dit qu’il fallait avoir peur des fantômes ?

  • visuel Olender

Décision Santé. Perec est-il un des fantômes qui hantent votre dernier livre ?

Maurice Olender. Si votre question porte sur la présence de l’œuvre de Perec dans mon dernier livre, la réponse est simple : oui il s’y trouve, en silence, entre les lignes. Si votre interrogation vise à savoir non pas « si » mais « comment » Perec anime Le Fantôme dans la bibliothèque, vous m’incitez à dire un mot de ce qui est le propre de cet enfant, à « la volonté analphabète », à qui est dédié ce livre. Cet enfant, le narrateur en quelque sorte, ne lit rien : car il ne sait pas déchiffrer les alphabets. Pourtant, devenu jeune homme, c’est un érudit : il pratique (sans lire donc ni écrire) le grec, le latin, le sanscrit, l’hébreu, quelques langues vivantes aussi, le français, l’allemand, le flamand, l’anglais. Malgré le nombre considérable de volumes dont il s’entoure (le texte raconte qu’il dort même avec des livres qui le lisent lui), il ne lit rien. Pourtant il sait tout. Une sorte de savoir à son insu. Il a même l’art de deviner ce que les auteurs des livres (qu‘il ne lit donc pas), souvent aveugles à leurs propres écrits, ont voulu exprimer. Que peut signifier un tel récit ? Peut-être ceci : on ne se nourrit pas uniquement des volumes qu’on déchiffre. Car le livre est avant tout la trace d’un rêve : et la lecture une sorte d’attraction onirique où, entre veille et sommeil, on déambule dans des univers qui nous échappent.

Si Perec est tellement présent dans nos livres et nos existences, il peut l’être alors même qu’on ne l’a pas (ou pas encore) lu. Simplement parce que tout écrit, tout livre, a d’innombrables fonctions sociales dont la moins importante n’est pas de prendre un livre entre les mains, de le poser sous nos yeux, puis, d’en rêver sans nécessairement en maîtriser la lecture.

G. N. Et vos rencontres avec Georges Perec ?

M. O. Je les ai racontées longuement dans deux textes, dans deux volumes consacrés à Perec (Europe, 2012 ; Les Cahiers de l’Herne, 2016). Où on découvre que lorsque je propose à Perec d’écrire un texte sur Penser et Classer pour la revue Le Genre humain, je ne savais rien, ou si peu, de son œuvre… Ce texte, qui aura été le dernier écrit qu’il ait vu paraître de son vivant, dans les dernières heures de février 1982, quelques jours avant sa mort le 3 mars, a donné naissance par la suite à un livre de Perec intitulé Penser / Classer (Points). Mais il ne faut pas s’y tromper. Quand j’ai demandé à Perec d’écrire, sur ces deux verbes, Penser et Classer, je lui ai dit que ces deux verbes en cachaient un troisième : hiérarchiser. Il savait qu’il faisait un texte pour une publication qui, à la fois scientifique et littéraire, s’engageait dans des combats intellectuels contre les formes diverses que peut emprunter la pensée raciale qui classe pour penser en hiérarchisant. Perec était parfaitement au courant de cela dans la mesure où le volume précédent, le N° 1 de la revue Le Genre humain, avait pour titre : La Science face au racisme.

D. S. « Ce dépôt de cendres », l’expression qu’on trouve en ouverture de votre livre, s’applique-t-elle aussi à l’œuvre de Georges Perec ?

M. O. C’est aux nombreux spécialistes de Perec qu’il faudrait poser la question. Mon histoire n’est pas celle de Perec. Je suis né en 1946 et Perec en 1936. Pour l’enfant que j’étais, un passé « de cendres », sans nom ni forme, emportant des familles juives exterminées, faisait partie d’une mémoire de l’intime au quotidien. Souvent je cauchemardais qu’on venait me réveiller pour me fourrer dans des trains dont le voyage effaçait toute géographie humaine. Tout était ici représentation aussi réelle qu’onirique - comme ce « tissu » dont parle Shakespeare pour rappeler que nous sommes faits dans la même texture que nos rêves (« We are such stuff/As dreams are made on »). Perec était orphelin de ses parents - puis de mémoire. Moi j’étais orphelin d’une mémoire pleine d’oubli : et de tout ce qui à jamais échappe à toute compréhension humaine. Est-ce pour cela que j’ai choisi d’intituler mon livre de manière aussi paradoxale ? Le terme « fantôme »  signale ce qui peut rendre visible de l’invisible. Pourtant, le même vocable, en français, désigne un modeste accessoire de bibliothèque : cette fiche, ou planchette, qu’on glisse entre deux livres sur une étagère, signalant que le livre est en consultation. Dans Un Fantôme dans la bibliothèque, le récit bascule au moment où l’enfant analphabète veut emprunter un livre manquant et découvre qu’en lieu et place du fantôme, à la fois objet et témoin du manque, le fantôme même avait disparu.

 

 

Maurice Olender, un fantôme dans la bibliothèque, édition Seuil, collection La librairie du XXIe siècle, 224 pages, 17 euros.

Source : Decision-sante.com

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