Alain Finkielkraut : "La maladie ne m'a pas fait penser"

26.09.2019
  • culture

Ce dernier livre renvoie l’image d’un homme blessé. Pourquoi retourner dans l’arène médiatique ?

Je suis obsédé par la recherche du temps présent. Cela définit l’essentiel de mon entreprise depuis que j’ai commencé à écrire. Je m’efforce de répondre après bien d’autres, notamment Péguy, à la question « qu’est-ce qui se passe ? » Les philosophies de l’histoire sont en crise. Il importe de penser les évènements qui surgissent.

Vous n’avez pas la tentation de Venise ?

Je ne suis pas un homme politique. Je n’habite pas un rêve. Je réfléchis dans mon coin. Et je livre lorsque je le peux le résultat de mes réflexions. J’ai la passion de penser mon époque. Et ce n’est pas parce que je suis parfois blessé, attaqué que cette passion va me quitter. Il ne faut rien exagérer. Il y a des gens aujourd’hui qui sont en état de mort civile, excommuniés, bâillonnés, condamnés au silence.

Vous pensez à Renaud Camus ?

Oui à Renaud Camus. Lorsque je suis attaqué, je peux répondre. Lorsque des journaux malveillants me traînent dans la boue, je peux aller dans les radios et télévisions faire appel de ces jugements qui me paraissent sommaires et parfois même odieux.

Quitte à prendre des coups…

Je n’écris pas des livres polémiques. J’écris des livres qui suscitent la polémique. Aucun de mes essais ne relève de la catégorie du pamphlet. Il est vrai toutefois que depuis La Défaite de la pensée, je me retrouve en délicatesse avec l’air du temps. J’en prends acte.

Est-ce une forme de dissidence ?

Il est vrai que le politiquement correct sévit avec une particulière vigueur. Cela est dû au fait que l’histoire que nous vivons aujourd’hui échappe à la philosophie dominante de l’histoire. J’en donnerai un seul exemple. Tout le monde est prêt à combattre l’antisémitisme mais uniquement lorsqu’il vient de l’extrême droite. Beaucoup sont pris à contre-pied par l’antisémitisme islamique car il ne correspond pas à leur vision du monde. Ils ne souhaitent pas stigmatiser les victimes potentielles du racisme. Et font donc l’impasse sur cette réalité, la minimisent et se révèlent particulièrement féroces avec les messagers de la mauvaise nouvelle.

Peut-on reprendre le mot de Bernanos que vous citez à plusieurs reprises : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ? »

Certes pas. L’antisémitisme contemporain n’est pas si j’ose dire endogène. J’ai été pris à partie par des gilets jaunes pas forcément représentatifs. Le plus vindicatif d’entre eux, celui qui m’a traité de « sale merde de sioniste » en m’enjoignant de vivre à Tel Aviv hurlait : « La France est à nous » en montrant son keffieh. Nous sommes très loin du cri de guerre, « La France aux Français ». Ce n’est pas un disciple de Drumont qui s’exprime là. C’est un islamiste. Cela étant, il y a toute une partie de l’opinion française qui se retourne contre les juifs au nom de la mémoire. Elle se réfère à l’apocalypse nazie pour dire qu’en Israël, les juifs font la même chose. J’ai toujours en mémoire l’article écrit lors de la seconde intifada par Edgar Morin, Sami Nair et Danielle Sallenave, les juifs autrefois persécutés persécutent les Palestiniens. Les juifs ghettoïsés ghettoïsent etc. ils méritent la haine. Ils occupent aujourd’hui la place du nazi. Et ceux qui ont le souci d’Israël seraient complices d’un crime contre l’humanité. Ils méritent la haine dont ils peuvent être l’objet. C’est l’un des insoutenables paradoxes de l’époque. La mémoire d’Hitler ne protège pas les juifs de l’antisémitisme. Elle les y expose. Voilà pourquoi la phrase si étrange et si profonde de Bernanos est caduque.

Pourquoi Marcion auquel vous consacrez un long développement dans votre livre est-il de retour ?

C’est un hérétique, né au IIe siècle après J.-C. qui a beaucoup compté dans l’histoire de l’Église. C’est un paulinien radical. Saint-Paul a voulu montrer comment le message de Jésus n’était pas déductible de l’Ancien Testament. Il lui était même franchement opposé. Marcion a poussé le raisonnement jusqu’au bout. Dans l’Ancien Testament, c’est un dieu vindicatif et jaloux qui s’opposait terme à terme au Dieu d’amour de la Nouvelle Alliance. Josué a conquis la terre avec violence et cruauté. Mais le christ interdit toute violence et prêche la miséricorde, la paix. Cette colère contre l’Ancienne Alliance est réactivée aujourd’hui par ceux qui fustigent non seulement l’occupation israélienne mais la création même d’Israël, un état fondé sur l’ethnie. Pourquoi parler de Marcion ? Parce que le Marcionisme a été la tentation perpétuelle de l’Église. Cet antijudaïsme nous montre que ce n’est pas un racisme comme un autre. Ce n’est même pas un racisme. Le racisme est une parenthèse dans l’histoire de cette haine. Marcion était évidemment antiraciste. Ce qui est reproché depuis l’origine aux juifs c’est précisément d’être raciste et d’avoir persisté dans le racisme au moment même où le Christ leur adressait une proposition universelle. Et c’est cela qu’il est si difficile de comprendre aujourd’hui. C’est au nom de l’antiracisme que les juifs sont dénoncés, vilipendés. Telle est la grande surprise de ma vie. J’ai grandi à l’ombre de la catastrophe. Je me préparai au pire. Et le pire pour moi aurait été le déchaînement d’un antisémitisme raciste. Je m’attendais à être traité de sale juif. Cela m’est arrivé une ou deux fois. En vérité, on ne m’en voulait pas vraiment. Certains mêmes m ‘enviaient cette identité. En revanche j’ai pris de plein fouet, notamment lors de l’épisode du boulevard Montparnasse, l’insulte sale raciste. Sale juif, c’est moralement ignoble. Sale raciste, c’est ignoblement moral. Pour comprendre cette mutation de l’antisémitisme, il faut en revenir à Marcion.

Au-delà de l’antisémitisme, vous stigmatisez en vous inscrivant dans le sillage de Péguy une partie de la gauche coupable d’un déni du réel.

Certains hommes et femmes de gauche se refusent à voir ce qui se passe. Exemple, la Commission européenne a souhaité préposer un commissaire à la protection du mode de vie européen. Cela a provoqué un tollé à gauche, notamment parmi les écologistes. Un tollé d’ailleurs pénible et comique à la fois puisque l’argument était double. D’abord, on ne sait pas ce qu’est le mode de vie européen. Puis, il n’a pas besoin d’être protégé. Fort de cette argumentation contradictoire, on a expliqué que la Commission européenne allait sur les terres de l’extrême droite. Or l’Europe en effet n’est pas simplement un ensemble de normes et de procédures. L’Europe est une civilisation. C’est aussi des mœurs, une manière d’être, un mode de vie aujourd’hui menacé et attaqué. On en a d'ailleurs des preuves tous les jours. Les différentes affaires du voile en témoignent. Il existe une autre façon de régir la coexistence des sexes que la manière européenne. Un grand nombre d’immigrés et d’enfants d’immigrés ne souhaitent pas se résoudre à adopter les mœurs de la civilisation qui les accueillent. D’où des fractures qu’il est légitime de prendre en compte et de combattre.

La République en marche a repris les mêmes arguments.

Ce mouvement politique est sur cette thématique en accord avec la gauche. La République en marche a voulu inventer un nouveau clivage, les progressistes contre les conservateurs. L’une des facettes hélas de ce progressisme s’illustre par le multiculturalisme à savoir abroger la primauté de la culture européenne au nom de l’égalité de toutes les cultures. On nous interdit de manifester notre préférence pour notre héritage. C’est une des tendances de la République en marche qui se retrouve en phase avec la gauche actuelle.

Que signifie la gauche actuelle ?

La gauche aurait dû poursuivre la défense de la laïcité et le droit à la continuité historique. Elle a choisi de ne pas le faire. Elle bascule dans le multiculturalisme et effectivement s’acharne contre ceux qui résistent à cette évolution. Et les traitent de réactionnaires, de racistes, voire de fascistes parce qu’elles les accusent de faire le jeu du Rassemblement national.

Vous avez titré ce dernier ouvrage A la première personne mais c’est davantage le récit d’un parcours intellectuel qu’un livre autobiographique.

C’est à la première personne parce que c’est de moi qu’il s’agit. Je n’ai pas voulu écrire une autobiographie riche en anecdotes. Ce n’est pas mon objet, ni mon talent. Je me suis astreint et je ne sais pas si j’ai réussi jusqu’au bout à une esthétique, à une morale de l’essentiel. Le livre est court. Il a toutefois exigé un temps long pour l’écrire. J’ai souhaité que chaque phrase voire chaque mot compte avec l’exigence qu’il n’y ait rien d’inutile ou d’accessoire, rien en quelque sorte qui n’intéresse que moi. C’était là l’objectif.

Comment les pages sur la dénonciation du tourisme de masse à la fin de l’ouvrage entrent-elles dans ce projet ?

Ces pages sur le tourisme de masse ont d’abord un rapport avec Heidegger. C’est ensuite une des catastrophes de notre temps. Je suis évidemment moi-même un touriste. C’est devenu une réalité tellement massive que la beauté du monde et c’est là le paradoxe est atteinte, parfois détruite par l’aspiration démocratique à la consommer. Quant aux lieux de mémoire, il n’est plus possible de visiter Auschwitz. J’y suis allé au début des années quatre-vingt. On ne peut plus rien éprouver. Il est difficile de ressentir encore quelque chose. L’émotion est toutefois possible dans la solitude lorsque les lieux sont vides.

Dans ce livre, vous ne parlez pas de l’épreuve de la maladie, de votre lymphome. Pourtant, la maladie est aussi un sujet de pensée.

D’abord on ne se bat pas contre la maladie. On se confie à la médecine. J’ai souffert. Avant que mon lymphome soit diagnostiqué, j’ai eu un ulcère du duodénum à l’origine de nausées atroces pendant deux mois. Et cela était insupportable. La nausée a cessé au moment où je débutais la chimiothérapie, moment moins éprouvant que la période antérieure. Je ne vois pas là une expérience qui méritait d’être racontée. Cela fait partie de ma vie. J’ai comme beaucoup de personnes de mon âge une biographie médicale. J’ai eu également des dépressions dont la première assez féroce est survenue un an et demi après mon lymphome. Tout le monde a voulu croire que c’était un effet retard de la maladie. Pas du tout. C’était lié à un sentiment d’inutilité. Je n’arrivais plus du tout à penser, ni a fortiori à écrire. Je me retirais du droit d’exister puisque je m’estimais un bon à rien. Puis on m’a prescrit un traitement qui a été efficace.

Cette nouvelle épreuve n’est pas davantage une matière à penser ?

La maladie physique ou psychique ne fait pas penser. Elle empêche de penser. Et puis encore une fois, avec ce dernier livre, il s’agissait de réfléchir à mon itinéraire intellectuel, affectif. Je ne dirai pas que mes maladies fassent partie de mon itinéraire. Elles ont été des obstacles, certes. Grâce à la médecine, j’ai réussi à les surmonter. C’est tout ce que je peux dire d’elles.

Une maladie grave ne fait-elle pas penser au moins la mort de plus près ?

Nous savons tous que nous sommes mortels. Mais un moment, ce savoir devient sensible. Et cesse d’être abstrait. Effectivement la maladie vous le rappelle brutalement. Je ne vois que des inconvénients à la vieillesse. Elle a cependant un seul avantage qui est l’indifférence définitive au qu’en-dira-t-on. Lorsqu’on se sent mortel, l’essentiel prend le pas sur l’opinion. La liberté est le cadeau de l’âge.

La maladie ne fait pas penser. Vous avez pourtant consacré un grand nombre d’émissions sur France Culture à la santé.

Certes, parmi les inconvénients de la vieillesse, il y a l’angoisse. Ce n’est plus la peur de la mort. Elle existe encore, il ne faut pas se leurrer. Mais elle est supplantée par la peur de la fin de vie, la peur de la démence sénile, de l’AVC dont on peut se remettre extrêmement diminué, le terrible spectacle des Ehpad. Et on se dit, je vais vers cela. On guette en soi non l’approche de la mort mais les signes annonciateurs de la maladie d’Alzheimer. La terreur nous saisit car on ne souhaite pas finir comme cela. D’où ces réflexions constantes, épouvantées sur l’euthanasie. On fait un mauvais procès à ceux qui espèrent en un vote d’une loi autorisant l’euthanasie. C’est toujours un geste que l’on envisage pour soi-même et jamais pour un autre. Je suis fasciné par l’exemple de l’écrivain belge Hugo Clauss. Quelques mois après le diagnostic d’une maladie d’Alzheimer, une fois que les symptômes se sont aggravés, il est allé dans une clinique, a bu une dernière coupe de champagne avec sa femme pour se dire au revoir. La mort à ce moment-là peut redevenir une cérémonie. On peut dire adieu aux siens. Ce qui avait disparu avec la mort hospitalière. Cela est un élément de réflexion pour aujourd’hui. Je suis évidemment habité par cette question. Je suis favorable à l’euthanasie, au suicide assisté. Mais je ne me reconnais pas dans le libellé mourir dans la dignité. Une telle formulation tend à faire croire que ceux qui ne veulent pas mourir ainsi seraient des êtres indignes. Il n’y a pas de vie indigne. Ce mot me fait peur.

Vous pointez le déni de la finitude et le deuil de l’infaillibilité.

C’est un deux postulats des temps modernes. Il y a l’aspiration à un progrès indéfini. Et l’idée d’un transfert à l’homme des attributs divins de l’omnipotence et de l’omniscience. Dieu se retirant, l’homme le remplace. C’est une version possible de l’humanisme. Il y en une autre avancée par Milan Kundera à savoir les temps modernes c’est Descartes mais aussi Cervantes, la sagesse de l’incertitude. Kundera la résume par un proverbe yiddish, l’homme pense, Dieu rit. Je suis très sensible à cette idée qui nous rappelle à la modestie. Cela ne doit pas empêcher de penser, d’avoir des convictions fortes, Mais dans la brèche ouverte, il y a là un chemin ouvert à l’humour. Or aujourd’hui, c’est la dérision qui tient lieu d’humour, remplacé par sa caricature. L’écologie devrait nous rendre sensible au thème de la faillibilité. L’homme a voulu s’installer sur le trône divin. Il est sévèrement puni de cette hubris. Il retrouve à son corps défendant le sens de la mesure. Mais l’écologie actuelle se présente comme un discours infaillible avec une extraordinaire arrogance, détentrice du bien, du vrai. C’est la raison pour laquelle l’écologie a tant de succès parmi les jeunes. La science vous dit quoi faire. Et si vous ne faites pas, vous êtes des criminels. Il est extraordinaire de voir cette inquiétude si légitime, si nécessaire se muer en idéologie, en fanatisme. Un nouveau chapitre s’ajoute à l’histoire de la pseudo-infaillibilité des hommes. Le rappel à la finitude avec l’écologie s’exprime dans un langage contraire

Il y a aussi le transhumanisme, Les prophètes des Gafas ne vous ont pas lu.

Avec les promesses des Gafas, nous allons tout savoir. Nous deviendrons des dieux puisque nous allons vaincre la mort. Les progrès de la connaissance sur le cerveau sont certes nombreux ; Mais cela est loin de se traduire par des innovations thérapeutiques. J’ai lu un article du Dr Anne-Laure Boch (hôpital de la Pitié-Salpêtrière) qui montre comment la médecine fabrique du handicap, des nonagénaires déments, c’est sa formule, en n’étant pas capable de réparer le cerveau. Est-ce là mon avenir ? Lorsque la médecine ne peut plus aider à guérir, elle doit aider à mourir. Se réfugier dans le serment d’Hippocrate pour refuser cette aide, c’est pour moi le contraire de la sollicitude.

 

 

Source : Decision-sante.com

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