Entretien avec Jacques PépinVIH, comment tout a commencé

Gilles Noussenbaum
| 14.11.2019
  • culture

Votre livre est celui d’une vie. Avant de devenir infectiologue à l’université, vous avez été médecin de brousse au Zaïre. Comment cette expérience a-t-elle nourri le livre ?

L’élément déclencheur dans la rédaction de ce livre est qu’un jour j’ai réalisé qu’il y avait eu passablement de transmission iatrogène du VIH-2 dans les premières décennies de l’épidémie à travers le traitement de certaines maladies tropicales. Si je connaissais le traitement d’une de celles-ci, la maladie du sommeil, à l’époque coloniale, c’est que dans les années quatre-vingt (quand j’ai travaillé durant quatre ans dans un hôpital de brousse du Zaïre), on utilisait encore des médicaments développés dans les années 1920-1940. Je connaissais aussi la problématique du VIH-2 car j’ai travaillé sur ce sujet pendant deux ans dans un centre de recherche de la Gambie.

J’ai donc réalisé une première enquête sur le VIH-2 en Guinée-Bissau et sa transmission par les injections. Puis je me suis intéressé à ce qui s’était passé dans les territoires habités par le chimpanzé source du VIH-1, et j’ai réalisé d’autres études au Cameroun, République centrafricaine, puis en RDC. De fil en aiguille, j’ai ajouté d’autres parties à l’histoire, et j’ai finalement décidé d’écrire un livre, car impossible de raconter tout ça dans deux ou trois articles scientifiques de 3 000 mots…

Ma compréhension de ce qui s’était passé à l’époque coloniale venait du fait que finalement bien peu de choses avaient changé au niveau des hôpitaux congolais entre cette période coloniale et le moment où j’y ai travaillé (1980-81, puis 1982-85). La situation était identique, avec les mêmes bâtiments, les mêmes médicaments, le même manque de moyens diagnostics, la même réutilisation de matériel d’injection.

L’épidémie du Sida était-elle évitable ? Comment peut-on aujourd’hui retracer le processus qui a conduit à la mort de quarante millions de personnes ?

Difficile à dire. Ça s’est joué au tout début. Je crois que sans la contribution de la transmission parentérale (iatrogène) le développement de la pandémie aurait été retardée de quelques décennies, et serait survenue à une époque où on aurait pu l’identifier bien plus précocement. Ça aurait probablement donné une épidémie plus limitée, comme celle du HIV-1 de groupe O (environ 20 000 cas) ou comme HIV-2 (quelques dizaines de milliers) au lieu des 78 millions de cas de la pandémie actuelle. Ceci dit, le HIV-1 de groupe M, celui qui a causé la pandémie, est plus contagieux que les autres, donc il aurait sans doute réussi à faire plus de victimes. C’est ce que j’explique dans le chapitre 10 : la chance et le destin se sont combinés. La chance c’est l’arrivée du virus à Léopoldville. Le destin, ce sont les caractéristiques intrinsèques du virus au niveau de sa transmissibilité.

Vous pointez la responsabilité de la médecine coloniale française lors de la phase d’amplification de l’épidémie liée notamment à l’utilisation d’aiguilles mal ou pas stérilisées dans la lutte contre la maladie du sommeil. Aurait-il fallu alors s’abstenir de toute intervention médicale ?

Si j’avais été médecin colonial en Afrique équatoriale française (AEF), au Cameroun, ou au Congo belge à cette époque j’aurais fait exactement la même chose que tous ces médecins. Personne n’aurait pu prévoir ce qui allait survenir. Et ces médecins avaient devant eux des patients qui mourraient de ces maladies à court terme, surtout la maladie du sommeil, donc n’importe qui aurait fait comme eux pour sauver un certain nombre de ces patients. Il aurait été impensable de s’abstenir de toute intervention médicale.

Par contre, on bénéficie maintenant de cette expérience et de ces leçons, tâchons de faire mieux. Je ne sais pas comment ça s’est terminé, mais il y a quelques années un labo aux Pays-Bas a réussi à reconstituer, à partir des séquences génétiques, un virus vivant qui était celui de la grippe espagnole qui a tué des millions de gens après la Première Guerre mondiale. Que se passerait-il si ce virus réussissait à sortir accidentellement de ce labo ? Ou si la Corée du Nord réussissait le même exploit ? Cela témoignerait d’un manque total de sagesse et d’une réelle arrogance de la science.

Vous écrivez que le commerce du sexe est-encore plus tabou que le Sida lui-même ? Comment peut-on l’expliquer ? Vous appelez d’ailleurs à davantage de mesures coercitives dans ce domaine.

Je n’ai pas compris cette inaction face au commerce du sexe. C’est peut-être un sujet tabou dans certains pays. Mais cela révèle surtout une incapacité des programmes de santé publique (hormis la Thaïlande) à identifier ce phénomène comme une intervention prioritaire. C’est quand même curieux, car Peter Piot, un homme admirable qui fut le fondateur d’Onusida et son directeur pendant douze ans, avait beaucoup travaillé comme chercheur sur la prostitution, et il connaissait parfaitement le rôle crucial de ce core group.

Le mot coercitif me fait un peu peur. Je ne crois certainement pas qu’on puisse interdire la prostitution. Au contraire je crois plutôt que la légalisation permet d’encadrer cette pratique et de diminuer les risques. Mais il faut reconnaître que la coercition comme en Thaïlande, c’est-à-dire la répression des rapports commerciaux sans condoms, a bien marché. Le problème c’est que dans beaucoup de pays africains, la corruption est si généralisée qu’une telle approche ne servirait qu’à permettre aux policiers d’extorquer des pots-de-vin.

Le nombre de nouvelles contaminations a diminué pour la première fois en France en 2018 après de nombreuses années de stabilisation. Comment comprendre ce processus de nouvelles infections en Occident dans un monde pourtant surinformé ?

Je ne connais pas particulièrement la situation en France, mais j’imagine qu’elle n’est pas bien différente de celle du Canada.

D’une part, les traitements hautement efficaces éliminent la virémie et donc diminuent beaucoup la transmission, ce que les Américains appellent « treatment as prevention ». Mais pour que ça marche il faut que d’abord la personne séropositive connaisse son statut et ensuite qu’elle soit adhérente au traitement. Ceci se vérifie dans une certaine mesure dans la communauté homosexuelle mais beaucoup moins chez les toxicomanes.

Même chez les homosexuels, il y a eu une banalisation du VIH/Sida à cause des traitements efficaces, ce qui fait que les comportements à haut risque ont repris de plus belle. A preuve les nombreux cas de syphilis dans cette communauté. Et à côté de ça, vous avez les migrants toujours plus nombreux en provenance de l’Afrique subsaharienne, dont certains amènent le VIH avec eux. Donc ce qu’on voit au Canada - et j’imagine en France - c’est la somme de tous ces facteurs.

Le monde d’aujourd’hui est encore plus mondialisé qu’à époque du patient 0 quelque part en Afrique centrale en 1921. Une nouvelle épidémie encore plus dramatique que celle du HIV est-elle inéluctable ?

Bien sûr la mondialisation est extrême. Mais par contre les capacités de reconnaître l’émergence de nouveaux pathogènes se sont développées de façon phénoménale. Donc de nouveaux pathogènes vont certainement continuer à survenir. Mais on pourra les identifier après quelques centaines de cas, et non après des millions de victimes.

Honnêtement, les conséquences des changements climatiques m’inquiètent beaucoup plus que celles des nouvelles épidémies…

 

Source : Decision-sante.com

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