Entretien avec Olivier Nataf et Benjamin Moutier (laboratoire AstraZeneca)« La crise donne une lueur d'espoir pour accélérer la procédure des essais cliniques »

Gilles Noussenbaum
| 18.05.2020

La crise de la Covid-19 a aussi bouleversé la recherche clinique. En témoigne la multiplication des partenariats avec d'autres laboratoires pharmaceutiques et instituts publics. Explications du président d'AstraZeneca, Olivier Nataf.

  • Covid-19

Comment cette crise sanitaire a bouleversé vos organisations et quel est votre regard sur le monde d'après ?

Notre priorité a été de protéger nos collaborateurs et donc de renforcer les dispositifs de télétravail. Le second point à égalité de priorité a été de garantir l'approvisionnement de nos médicaments. Notre usine de production à Dunkerque a continué son activité. Quant à notre activité de distribution et de conditionnement à Reims, elle a répondu et continue de répondre à toutes les demandes. Cette crise sanitaire met en évidence l'importance stratégique des industries de santé, l'expertise de nos équipes qui mettent en place rapidement des essais cliniques. Il y a là une lueur d'espoir avec une expérience de simplification dans les procédures pour lancer les essais cliniques sans compromettre la gestion des risques et la qualité.

Faut-il encourager la relocalisation d'usines de production en Europe ?

Le débat aura lieu, c'est évident. Je ne saurai prédire son issue. Il faudra aussi établir le constat sur les réalisations menées pendant la crise. Nous avons annoncé une collaboration avec l'université d'Oxford afin de développer un nouveau vaccin. Nous avons également étudié le mode d'action de nos médicaments existants afin d'envisager s'ils pouvaient servir dans la lutte contre le Covid-19. Citons l'acalabrutinib, un inhibiteur de la tyrosine kinase de Bruton (BTK) qui peut réduire la réaction inflammatoire, ou la dapagliflozine qui répond à la protection des patients qui présentent un risque cardio-vasculaire, encore plus augmenté en cas de contamination par le Covid-19. Sans attendre demain, un monde d'aujourd'hui s'est mis en place grâce à une collaboration public-privé exemplaire.

Vous étiez encore peu aux États-Unis. Quelles sont les différences entre les deux systèmes ?

Ils sont trop différents pour être comparés rapidement. Aux États-Unis, la FDA joue à la fois le rôle de l'Agence européenne du médicament et de la HAS. Elle est extrêmement réactive avec les médicaments innovants. Un nouveau processus a ainsi permis l'évaluation des données cliniques de l'acalabrutinib en hématologie en flux continu et en collaboration avec les autorités de santé du Canada et d'Australie pour une autorisation de mise sur le marché accélérée. Pour autant, la France a renoué avec l'attractivité. Et a fait la preuve d'un vrai volontarisme en matière d'innovation, comme en témoignent l’augmentation des investissements étrangers. La HAS a annoncé un nouveau mode d'évaluation des médicaments. La promesse du CSIS d’améliorer l’accès rapide à l'innovation pour les patients doit être tenue.

Cette promesse est-elle encore crédible ?

L'accès rapide à l'innovation pour les patients repose sur un triptyque, à savoir la réforme de l'évaluation des médicaments, l'accélération de la validation des essais cliniques et un dispositif qui nous permet d'utiliser au mieux les données de santé (Health Data Hub). Nous croyons à cette promesse, au dialogue qui s’est installé avec les autorités, et saisissons toutes les opportunités d’accélération comme nous l’avons démontré avec l’olaparib qui a été le premier médicament en France à bénéficier d’une autorisation temporaire d’utilisation (ATU) pour une extension d’indication.

Les difficultés n'ont pourtant pas manqué pour mettre sur le marché la dapagliflozine.

On y est arrivé. C'est une victoire pour les patients, c’est le principal.

Sur le plan économique, le chiffre d'affaires progresse-t-il comme vos concurrents ?

Le résultat du groupe connaît une hausse de 17 % sur le premier trimestre 2020 comparé à celui de 2019. Sur l'année 2019, la croissance avait été de 15 %. C'est le résultat de la stratégie définie en 2013 après l'arrivée de Pascal Soriot. Ce retour à la croissance s'est opéré en 2018 (4 %). Elle est observée dans chacune de nos trois aires thérapeutiques (oncologie, cardiovasculaire-rénale-métabolique, respiratoire-immunologie).

Vous avez noué des partenariats avec d'autres big pharma.

L'innovation est un moteur de croissance. Mais on ne peut la mener seuls. Cela nous a conduits à nouer des partenariats public-privé, mais aussi avec des biotechs et d'autres pharmas, par exemple en oncologie. Notre ambition d'innovation en oncologie s'appuie sur quatre plateformes, l'immuno-oncologie, les mécanismes de réparation de l'ADN, les thérapies ciblées, les anticorps conjugués. L'objectif est d'aller le plus vite possible pour le plus grand nombre possible de patients. Si l'on prend l'exemple du partenariat noué avec MSD autour de l’olaparib, le développement clinique a été accéléré ainsi que sur les combinaisons thérapeutiques (inhibiteur de PARP et immunothérapie). Avec Daiichi-Sankyo, l'accord porte sur un anticorps conjugué, avec des résultats de phase II sur le cancer du sein extrêmement prometteurs. Nous disposons là de médicaments de rupture.

Ces associations thérapeutiques représentent un coût très élevé pour les comptes publics.

Il n'y a pas de baguette magique. Pour que la valorisation d'un médicament soit juste, le médicament doit apporter un bénéfice clair et mesurable au patient. La valorisation économique du médicament pourrait être davantage multifactorielle et prendre en compte l'investissement dans la recherche et la production, l'amélioration du parcours de soins avec par exemple la réduction des hospitalisations, et une meilleure reconnaissance de la valeur de certains résultats cliniques selon les types de cancers, les stades de la maladie ou l'état du patient. Le Health Data Hub peut devenir essentiel pour évaluer le bénéfice patient avec des données de vraie vie et d'en dériver une valeur économique, ou une variation de la valeur économique dans un second temps. Nous avons des discussions sur ces sujets avec le CEPS.

Quel est le pipeline du laboratoire ?

Nous avions pris l'engagement en 2013 de lancer dix nouvelles molécules d'ici à 2020. Aujourd'hui nous en sommes à 12, 6 en oncologie et 6 dans les autres aires thérapeutiques. Les extensions d'indications, les nouvelles combinaisons à partir du portefeuille existant constituent la première dimension de notre développement. La seconde repose sur les nouvelles molécules. Citons le capivasertib, un inhibiteur d'ATK dans le cancer du sein triple négatif en phase III, le tézépélumab en collaboration avec Amgen dans l'asthme sévère, l'anifrolumab dans le lupus. Les nouvelles plateformes de recherche constituent enfin le troisième étage de la fusée avec des travaux menés dans les thérapies cellulaires, les thérapies épigénétiques, en amont donc de la recherche clinique. Bref, notre développement porte à la fois sur des molécules chimiques et biologiques. Après l'oncologie, la médecine de précision est désormais introduite en pneumologie. Il est possible grâce aux biomarqueurs d'identifier les patients éligibles et de prédire leur réponse aux traitements. Plus de 90 % des médicaments dans notre pipeline sont développés selon cette approche.

La France perd-elle des positions dans les essais de phase précoce, notamment face à l'Espagne ?

Ce pays a fait évoluer son système de validation des essais cliniques. Et désormais l'Espagne est devenue très compétitive dans ce domaine. La France a certes perdu du terrain, mais elle reste encore en deuxième position en Europe après l’Espagne pour les essais cliniques en oncologie. Les promesses du CSIS dans ce domaine sont en train d’être mises en œuvre notamment par l'ANSM. En oncologie, la France conserve donc un très haut potentiel et une forte attractivité. Pour preuve, notre groupe a lancé un partenariat restreint à six établissements dans le monde pour mener des essais précoces. Et Gustave-Roussy a été sélectionné dans cette short list. Au final la France dispose de positions fortes. Elles pourraient être plus fortes avec pour ambition de devenir le leader européen en recherche fondamentale et clinique.

Avec cette forte hausse du chiffre d'affaires, après avoir été un temps une proie pour une big pharma américaine, envisagez-vous désormais une grosse opération de croissance externe ?

Nos priorités ont évolué depuis notre retour à la croissance, mais les fondamentaux de notre stratégie n'ont pas changé. Repousser les limites de la science pour délivrer des médicaments qui changent la vie de patients. Nous avons transformé notre portefeuille et accéléré notre pipeline et la nouvelle étape de notre parcours est axée sur la croissance durable par l'innovation dans toutes ses dimensions scientifique, industrielle, digitale et technologique. Les alliances et les partenariats font partie de cette stratégie de croissance par l’innovation.

 

Source : Decision-sante.com

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