Entretien cultureFrançois Hartog : « Nous sommmes comprimés entre le temps du microprocesseur et celui du million d'années avec l'anthropocène »

Gilles Noussenbaum
| 05.11.2020

Comment se repérer dans le temps qui ne cesse de changer de sens et de dimension au fil de l'histoire ? Dans un ouvrage majeur qui embrasse une culture considérable, François Hartog nous aide à penser notre temps, notre époque, en partant notamment d'Hippocrate à l'origine de la notion de « jours critiques ». Y aurait-il là un fil tendu avec notre crise ?

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Nous serions entrés dans une nouvelle ère délimitée par deux bornes, le microprocesseur et l’anthropocène. Le temps, au cœur de votre ouvrage, serait désormais irreprésentable.

Depuis une quinzaine d’années, nous sommes confrontés à un temps nouveau. Non pas qu’il soit radicalement nouveau, mais la prise de conscience s’est opérée à ce moment. C’est ce que l’on appelle l’anthropocène. Le vocable, créé par des scientifiques, s’est répandu avec une rapidité fulgurante dans les sciences sociales et les médias, même s’il n’est toujours pas entériné par les autorités scientifiques compétentes. Qu’est-ce que l’anthropocène ? C’est la manière de désigner l’espèce humaine comme une force géologique. On doit alors trouver des traces géologiques de cette ère nouvelle. Après de nombreux débats, les scientifiques la font débuter dans les années 1950, cette période appelée « la grande accélération ». Les marques, les incidences de l’action humaine sont de plus en plus perceptibles. Cette reconnaissance de l’action de l’humanité fait surgir un temps que j’appelle « Chronos » à des échelles incommensurables avec celles que nous manions habituellement. Cela renvoie au temps de la terre, plus simplement. Ce temps incroyablement long se heurte à ce temps du monde, aujourd’hui celui de la globalisation. Or, il m’avait semblé que les dernières décennies du XXe siècle étaient placées sous le signe de ce que j’ai appelé le présentisme. Un temps dans lequel le présent est devenu la catégorie dominante. C’était une rupture avec ce qu’il est convenu d’appeler les temps modernes marqués par une prépondérance du futur et portés par le progrès. Le futur donnait en effet le sentiment de se fermer avec un présent devenant le seul point d’ancrage. Ce présentisme a surgi selon moi avant la révolution de l’informatique qui n’a fait que renforcer ce présentisme. Même si le monde digital repose sur la simultanéité, l’instantanéité. Aujourd’hui nous sommes comprimés entre le temps du microprocesseur et des nanosecondes et celui du million d’années, temps sur lequel nous n’avons pas de prise. Nous sommes démunis face à ces échelles. Le heurt est brutal. La manière de penser les deux en même temps n’est pas acquise, non pas en les articulant mais en les tenant ensemble. C’est là un des enjeux majeurs du moment où nous nous trouvons. Une part de la désorientation actuelle tient à cette confrontation inédite avec ces deux temporalités incommensurables. D’autant que nous n’avons pas de prise sur ce futur impacté par ce que nous faisons et ne faisons pas aujourd’hui. En témoigne la question du réchauffement climatique. Il est difficile de se représenter un futur qui n’est pas encore là et qui est déjà en partie joué.

Le SARS-CoV-2 modifie-t-il ce regard ?

Le virus fait surgir des temporalités nouvelles non pas dans le temps de la planète mais dans celui du monde. Distinguons le temps du virus que nous ne connaissions pas. Les chercheurs, les médecins ont essayé d’avoir prise sur ce temps. C’est ce que fait la médecine depuis Hippocrate avec l’instauration d’un temps médical. Le médecin hippocratique observe et s’efforce de déterminer, de reconnaître un rythme dans la maladie et en particulier les moments de crise. L’étymologie du mot est grecque et renvoie à l’idée de juger, trancher, discriminer. Le médecin par son œil, repère les moments décisifs dans la maladie. C’est ce qui s’est développé dans la médecine hippocratique autour de la notion des jours critiques. Cette observation des jours critiques permet au bon médecin d’avoir un pronostic et donc d’intervenir au bon moment. Il inscrit alors le temps de la maladie dans le temps médical. Ce temps nouveau, inconnu du virus, a conduit les médecins à élaborer un temps médical, puis un temps du confinement, temps suspendu qui n’est que du présent. Tous les repères du temps ordinaire, du temps social sont eux-mêmes suspendus. Le temps du confinement a conduit à un renforcement du présentisme grâce à cet univers connecté. Et dans le même temps, s’est opérée une mise en question du présentisme d’une part grâce à ce temps suspendu, avec une perspective de ralentissement du temps et au-delà de l’interrogation sur l’origine de la crise. C’est nous bien sûr avec notre activité, la destruction de la biodiversité, et donc les méfaits de la globalisation. La Covid ouvre un temps radicalement nouveau. Mais ne vient pas de nulle part. On a évoqué le réchauffement climatique et on revient au concept d’anthropocène. Mais il peut nous amener à avoir une autre perspective de très longue durée qui se distingue de l’anthropocène et qui serait celle de l’évolution. C’est aussi un moment de l’histoire de l’évolution avec ces virus présents depuis des millions, voire des milliards d’années et l’homo sapiens au mieux depuis 300 000 ans ! Là encore ces temporalités ne sont pas commensurables.

Cette épidémie était pourtant annoncée.

Les spécialistes ont toutefois noté une accélération au cours des dernières années avec plusieurs épidémies majeures qui renvoient à cette « grande accélération ». Une grande pandémie était, en effet, annoncée mais on n’y croyait pas. Cela renvoie au présentisme. L’idée de prévoir, anticiper n’appartient pas à son registre. On le remarque avec la disparition progressive d’instruments comme le plan, la prospective. Bref, le présentisme ne sait pas anticiper. La question des masques le démontre. Le principe du just in time développé dans les entreprises a ici été appliqué. La santé qui nécessite une capacité d’anticipation, de projection s’est heurtée à cette barrière mentale.

Vous évoquez Auschwitz et Hiroshima dans votre livre. Au cours des années qui ont suivi ces deux tragédies, le sentiment s’est diffusé que rien de pire ne pouvait arriver. Nous serions immunisés contre les catastrophes.

En 1945, il y a d’un côté Nuremberg et de l’autre Hiroshima, avec à chaque fois les Américains en première ligne. Nuremberg est un premier exemple de justice transitionnelle. On solde les comptes et on remet en marche le temps. Hiroshima du moins dans les jours d’après a été présentée comme une grande conquête technologique, une avancée dans la science. Cela s’inscrivait dans les temps progressif ou progressiste. D’une certaine manière, Hiroshima était encore un progrès. C’est terrible, mais puissions-nous en tirer des bienfaits pour l’humanité !

Se rejoue-t-il aussi, à la faveur de la crise sanitaire, un discours apocalyptique ?

On retrouve en effet ce que j’appelle le régime chrétien d’historicité qualifié de présentisme apocalyptique. Ce temps est celui du présent, de l’incarnation avec la naissance de Jésus Christ qui ouvre un temps radicalement nouveau jusqu’à celui de la parousie qui signifie le retour du Christ glorieux qui vient juger sans appel. Ce moment est précédé par l’Apocalypse. Entre l’incarnation et le jugement, il n’y a, au fond, que du présent. Ce sera le cadre temporel du monde jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Mais il a bien fallu faire quelque chose de ce temps conçu comme « intermédiaire ». C’est le travail des clercs du Moyen Âge qui ont trouvé une place au temps Chronos sans pour autant renoncer à ces deux concepts fondamentaux du temps chrétien qui sont d’une part Kairos, le moment décisif pour les chrétiens qui s’inscrit dans l’incarnation, et Krisis le jugement dernier. Le temps chrétien est inséré entre Kairos et Krisis. Entre les deux, il y a le présent. Dans ce cadre, l’apocalypse est inévitable. L’Église toutefois renonce à pronostiquer une date et défend aux croyants de supputer le moment où elle se produira. Seul Dieu le sait. C’était un moyen de couper court à tous les mouvements millénaristes qualifiés d’hérésie. Les temps modernes ouverts par Buffon, Condorcet, Darwin, font sauter ce temps borné, limité. Buffon ouvre du côté de l’amont, en faisant éclater la chronologie biblique, à savoir les 6 000 ans de l’histoire de la terre. Quant à Condorcet, il élargit sur l’aval en évoquant un progrès indéfini. Enfin Darwin avec le concept d’évolution donne toute sa place au temps. Chronos, soumis, assujetti par le temps chrétien, se libère et devient le maître. Cela dit, il reprend à son service Kairos et Krisis. Si l’on s’intéresse à Krisis, Chronos se l’approprie à travers l’Histoire qui devient le juge. C’est Hegel avec son image de l’Histoire comme tribunal du monde. On retrouve les perspectives d’apocalypse qui n’ont pas disparu. L’apocalypse est demeurée active, mobilisable tout au long de l’histoire de l’Occident. La guerre de 14-18 marque un moment important de sa transformation. On a alors convoqué l’apocalypse sur un mode uniquement négatif. Ce que n’est pas l’Apocalypse chrétienne. Elle n’est certes pas un moment drôle. Mais elle est aussi le début de tout autre chose. Les apocalypses modernes sont des fins tout court. Il n’y a pas de temps d’après. Pourquoi parle-t-on aujourd’hui si souvent d’apocalypse ? Si les temps modernes ont supprimé les bornes, l’anthropocène les réintroduit avec du côté de l’avenir, une fin possible, probable, de l’humanité et des espèces. Ce qui produit en retour un effet sur le temps dans lequel nous nous trouvons. Il devient du même coup un temps de la fin, à distinguer de la fin du temps. Avec pour conséquence, les débats inévitables autour de la date de survenue de la catastrophe, de l’effondrement. On retrouve cette interrogation lors des premiers temps du christianisme qui débutent avec les disciples de Jésus l’interrogeant sur le moment où elle se produira. Le Christ refuse de répondre : seul le Père le sait.

Quelle serait la conception du temps vue par l’islam ?

C’est un terrain dont je ne suis pas très familier. Il faudrait d’abord préciser le temps dans lequel s’inscrivent les assassins. Ils se réclament, je crois, d’un présentisme absolu. Il n’y a rien qui puisse faire place à une possible historisation. Entre le Prophète et eux, nulle distance. C’est pourquoi il faut supprimer tout ce qui fait obstacle, même, dans le cas de Daech, des ruines antérieures (en Syrie) à Mahomet. De plus, Daech s’inscrivait dans une perspective apocalyptique. Le « martyr » peut être vu comme une forme d’apocalypse individuelle. Je passe d’un instant à l’autre au tout autre : au Paradis. L’islam, surtout chiite, est nettement une religion apocalyptique. Le présentisme des réseaux sociaux, le rôle des images, interdisent toute prise de distance minimale, autant d’éléments qui participent à des expressions d’écarts temporels entre le temps de la République, le temps de l’école et ces individus qui, passant à l’acte, entrent brutalement dans un temps autre.

Toute cette histoire commence par cette commande du roi Ptolémée qui commande une traduction de la Bible de l’hébreu en grec au IIIe siècle avant J.-C.

Si chacun était resté dans son coin, cela ne se serait pas produit. Ces traducteurs ont repris des concepts grecs qui servaient à penser le temps avec l’idée que cette opération permettrait, en le transcrivant, de penser le temps de la Bible. Cet épisode montre combien c’est important de ne pas rester chez soi, de lire, de traduire. Tout cela est un éloge de la traduction. À sa façon, l’historien est un traducteur, avec tous les risques de contresens possibles. Il traduit des temps qui ne sont plus dans des temps d’aujourd’hui, sans leur faire violence, en soulignant que ce ne sont pas les mêmes.

 

 

 

 

Source : Decision-sante.com

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