Marie Noëlle Gerain-Breuzard : « Nous ne sommes pas des cost-killers »

Gilles Noussenbaum
| 05.11.2020

La nouvelle présidente de la conférence des DG de CHU répond à tous ceux qui présentent une « vision au pire infamante, au mieux volontairement réductrice de la mission des directeurs généraux d'hôpital ». Libres propos à retrouver dans notre dossier papier « Les directeurs d'hôpitaux ont-ils le blues? ».

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Quel est le moral des directeurs d’hôpitaux en cette rentrée ?

Les directeurs d’hôpital n’ont pas pour habitude d’exprimer leurs états d’âme. Avant le Ségur de la santé, les propos exprimés par un certain nombre de collectifs médicaux se sont au fil du temps durcis et prennent le parti de faire des directeurs les mauvais objets des politiques publiques, voire les détenteurs d’une stratégie d’action proche de celle du IIIe Reich.

Cette vision au pire infamante au mieux volontairement réductrice décrit notre mission comme celle de la manipulation des organisations au bénéfice d’une logique managériale machiavélique ou nous enferme dans le corner de la gestion des ressources financières. Je ne répondrai pas ici au procès en sorcellerie tant il est loin de nos réalités et de notre engagement. La gestion de la dimension financière elle est un des volets de notre mission visant à garantir les moyens de fonctionnement de l’hôpital dans un contexte complexe et contraint. En cela elle est très importante. Cependant le rôle et la responsabilité d’un directeur sont bien plus larges et stratégiques. Il doit d’abord au quotidien porter l’intérêt général au sein de l’hôpital. Veiller à la qualité de la prise en charge, positionner son établissement dans la chaîne de prévention et de soin, assurer l’équité de traitement entre professionnels, développer un terrain propice à l’attractivité et à la fidélisation des professionnels, décoder et assurer la mise en œuvre d’un normatif très lourd et en simplifier les conséquences pour les équipes hospitalières, assumer la responsabilité juridique et financière de l’établissement, défendre les intérêts de l’établissement à l’extérieur… Voilà un résumé de ses missions. Il se trouve souvent, avec les PCME*, en situation d’arbitrage pour faire émerger la vision collective, dans les nombreuses positions émanant des différents acteurs hospitaliers. Elle ne peut se réduire à la somme des visions et intérêts individuels, ni à la loi du plus fort.

En parallèle, les pouvoirs publics qui connaissent notre engagement et notre loyauté à porter les politiques publiques et à assumer les contraintes, sont passés d’un discours trop affirmatif, selon moi, d’un pouvoir unique du directeur, à celui d’une dilution floue des responsabilités. Un hôpital ne se pilote pas correctement à mon sens, sans une synergie forte du PCME et du directeur, chacun dans leur rôle. Le rapport Claris a posé le cadre d’une gouvernance renouvelée mais respectueuse de la responsabilité de chacun : c’est essentiel.

Pour répondre directement à votre question, je sens aujourd’hui que certains jeunes collègues sont exaspérés, blessés voire désabusés par les discours et les écrits stigmatisants et dépréciateurs dont notre métier est l’objet. Ils ont d’abord choisi ce métier par engagement envers le service public et intérêt pour les enjeux de santé publique. Le métier de directeur d’hôpital est parmi les plus riche et passionnant de ceux de la haute fonction publique. Notre formation à l’EHESP n’est pas celle de « cost killers », ni celle d’administratifs « confortablement installés dans des « bullshit jobs ». Elle nous ouvre à la complexité et à la technicité de la gestion hospitalière dans tous ses aspects managériaux, territoriaux, de la qualité, ressources humaines, économiques et financiers, techniques. Dans l’exercice de notre mission nous savons et devons être d’abord au service de ceux qui soignent, sans oublier qu’ils sont eux-mêmes au service de ceux qu’ils soignent et qui nous obligent tous.

La crise sanitaire a-t-elle modifié de manière durable les modes de travail entre professionnels ?

La gestion de crise a mis autour de la table au quotidien 15 heures par jour, 7 jours sur 7, l’ensemble des professions de l’hôpital pour traiter d’un seul sujet devenu quasi monomaniaque, sans tenir compte d’impératifs financiers et en s‘affranchissant parfois du réglementaire. Dans ce cadre, encore plus fortement que dans le quotidien hors crise, nous avons ressenti partout la nécessité d’une ligne de pilotage claire et assumée. Les directeurs ont assumé, jamais seuls bien entendu. Les PCME, les directeurs médicaux de crise, les experts de chaque domaine médical, soignants, techniques, informatiques ont été des appuis essentiels, mais au final et chaque jour, il faut prendre des décisions importantes aux conséquences lourdes, travailler les compromis, et nous le faisons. Cette gestion de crise très particulière dans sa durée et sa force, a été très fédératrice. Il appartient aux communautés, ensemble et avec clairvoyance de conserver cet état d’esprit demain dans les nombreux défis qui nous attendent.

Une nouvelle séquence s’ouvre-t-elle pour les directeurs ?

Les conclusions du Ségur portent l’intention de donner davantage de marge de concertation et de décisions locales au travers de sujets essentiels de discussion, les lignes directrices de gestion, l’intéressement collectif, le temps de travail. Ce sont des opportunités réelles pour revivifier le dialogue social interne et porter des avancées nécessaires. Nous serons vigilants sur les mesures de financement qui les accompagneront. Nous le serons aussi sur la redéfinition des modalités de financement de l’investissement hospitalier, un sujet majeur. Il est parfaitement compréhensible et nécessaire que les investissements les plus importants soient décidés au niveau national avec des grilles d’analyse rigoureuses, mais il faut sortir des standards plaqués décorrelés des réalités régionales, territoriales et de terrain et reposant essentiellement sur le capacitaire et les effectifs (rappelons que ni le directeur, ni le PCME, ne participaient aux réunions du Copermo, pour y présenter et y soutenir le projet de leur établissement.)

La pression budgétaire sera-t-elle désormais moins lourde ?

La plupart des établissements font face, cette année, à des déficits colossaux. 2020 doit être sur ce point une année blanche. Nous sommes durablement dans des situations financières complexes dont les conséquences sont majeures pour les trajectoires financières des établissements et leur capacité à emprunter et investir. Les réponses qui vont être apportées dans les semaines qui viennent seront déterminantes.

Faut-il revaloriser les salaires des directeurs ?

Je ne porte pas le discours de la course infinie aux salaires. Le vrai problème réside, quelle que soit la catégorie professionnelle, médecins, infirmier, directeur, dans les salaires de début de carrière. Je ne trouve pas normal qu’un jeune directeur d’hôpital qui débute sa carrière en assumant des responsabilités lourdes démarre avec un salaire d’environ 2 000 euros. Je ne trouve pas normal non plus la rémunération d’un jeune médecin ou d’une jeune infirmière. Les avancées du Ségur sont importantes pour beaucoup de professions. Les directeurs n’y ont pas été pris en compte. Il reste aussi à reconsidérer rapidement les carrières et rémunérations des hospitalo-universitaires qui risquent de connaître un vrai décrochage face à des parcours d’accès de plus en plus exigeants.

Je suis en revanche plus nuancée sur les rémunérations de fin de carrière. Les directeurs, les praticiens hospitaliers et hospitalo-universitaires en fin de carrière bénéficient de salaires très dignes pour la fonction publique. Je suis au passage étonnée que la diffusion réglementaire des dix rémunérations des plus gros établissements n’intègre pas la part universitaire ni l’activité libérale.

Au-delà des rémunérations, la manière dont se dérouleront demain les carrières de directeurs soulève encore des interrogations. La reconnaissance des parcours professionnels, l’expérience dont ils sont porteurs, demeurent pour moi des gages essentiels pour endosser des responsabilités lourdes. Concernant l’ouverture à des professionnels issus d’autres formations ? Pourquoi pas si les enjeux de service public et le choix de la complexité managériale doivent demeurer des paramètres fondamentaux de l’engagement. La fonction est dès aujourd’hui accessible aux médecins, c’est un vrai changement de métier, qui nécessite formation complémentaire et mobilité, mais cette possibilité attire encore peu de candidats semble-t-il. Il faudra être attentif aux questionnements des plus jeunes collègues pour qu’ils ne les règlent pas en quittant la carrière. 

* présidents de CME

Source : Decision-sante.com

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