Entretien avec Laura Bossi, commissaire d'exposition - Darwin, quand la science inspirait l'art

Entretien avec Laura Bossi, commissaire d'expositionDarwin, quand la science inspirait l'art

Gilles Noussenbaum
| 04.02.2021

Avant de découvrir l’exposition au musée d’Orsay, le très riche catalogue Les Origines du monde (1) retisse les liens désormais perdus entre artistes et scientifiques tout au long du XIX
e siècle. Au cœur de l’ouvrage domine la figure centrale de Charles Darwin dont l’œuvre non seulement bouleverse la généalogie de l’Homme et l’histoire de la terre, mais inspire également les artistes et participe à l’émergence de l’abstraction en peinture. Un nouveau dialogue entre art et sciences au pluriel relève-t-il aujourd’hui du possible ?

  • culture

Si les médecins écrivains sont fort nombreux, on recense peu de médecins-peintres dans l’histoire de l’art. Il y a toutefois les œuvres rarement exposées en France de Carl Gustav Carus, médecin et peintre, qui au côté de Caspar David Friedrich a joué un rôle majeur dans l’art du paysage.

Médecin réputé, il n’a d’ailleurs jamais arrêté la pratique médicale et scientifique (il était aussi naturaliste et l’auteur de travaux sur l’inconscient ou les rêves). Son œuvre est encore immergée dans la philosophie de la nature allemande. Dans les tableaux de Caspar David Friedrich on retrouve plutôt une empreinte religieuse, mystique, avec la présence de l’Homme. Les tableaux de Carus témoignent en revanche d’un intérêt scientifique pour la nature, plus proche de la réflexion de Humboldt ou de Goethe . C’est une peinture géognosique (2) intéressée par l’étude de l’écorce terrestre qui incarne la nouvelle science géologique. Dans ses Neuf lettres sur la peinture du paysage, Carus annonce une nouvelle catégorie de la peinture. Elle ne se réduit pas à l’illustration naturaliste. Et ne relève pas seulement de la catégorie du sublime définie par Edmund Burke comme « une terreur délicieuse ». Mais c’est un sublime très scientifique qui émerge dans ces années à partir de la prise de conscience de l’incroyable antiquité de la terre, de son histoire qui plonge dans la nuit du temps, de l’existence de mondes « antédiluviens ». Cette nouvelle vision de l’histoire de la terre devient incompatible avec l’idée d’un monde créé il y a quelques milliers d’années et demeuré inchangé. Les scientifiques débattent alors au cours de vives controverses si les changements se produisent par la survenue de catastrophes, comme le soutient Cuvier ou au contraire par des modifications progressives, comme le veut Lyell. Les artistes partagent cet intérêt pour la géologie et suivent ces débats scientifiques, ils peignent des déluges, des volcans, des tempêtes, des glaciers, des rochers... Un tableau de John Brett, un peintre anglais préraphaélite, dépeint des glaciers. On s’interrogeait alors sur la présence d’énormes rochers au sommet des montagnes, les « pierres erratiques ». Il s’agissait bien sûr des glaciers qui les transportaient. Ce tableau rappelle les illustrations scientifiques. Mais l’artiste a dû aller sur place pour le peindre, il a suivi les géologues pour observer l’histoire de la terre là où elle est visible à l’œil nu .

Le grand public participe à cette ferveur scientifique.

L’engouement pour les dinosaures dans la seconde moitié du XIXe siècle illustre l’ intérêt du grand public pour l’antiquité du monde et pour les fossiles. D’où la section que l’on a réservée aux dinosaures du Crystal Palace à Londres, le premier parc à thème préhistorique. Nous montrons aussi la genèse d’une iconographie « populaire » des dinosaures, à partir d’un dessin du fossiliste anglais Henry De la Beche montrant un ichtyosaure attaquant un plésiosaure. Les grands vulgarisateurs scientifiques de l’époque, Louis Figuier, Jules Verne ou Camille Flammarion s’emparent du sujet en reprenant la même scène. Dans le même esprit, il faut relire Le Monde perdu d’Arthur Conan Doyle publié un peu plus tard en 1912 et qui remporte un énorme succès, où un savant considéré comme fou rapporte un ptérodactyle à Paris.

Mais au-delà de la zoologie ou de la géologie, c’est bien Darwin qui change définitivement la donne. Ernst Haeckel, un peu oublié aujourd’hui, vulgarise ces travaux et leur donne une audience inégalée. Pourriez-vous nous brosser son portrait ?

Certains tableaux n’auraient pu être peints avant Darwin. Les artistes à l’époque lisent les scientifiques. En termes d’histoire des idées, le changement est majeur. Depuis les travaux de Lamarck jusqu’à Darwin puis Haeckel, s’impose l’image d’un arbre de vie buissonnant où les espèces sont reliées par la généalogie. L’origine simiesque de l’homme et la recherche du « chaînon manquant » sont alors au cœur de la reception populaire du Darwinisme. En fait, l’exposition s’efforce aussi de traiter à travers l’art les principes importants de la théorie de Darwin, la variation, la sélection naturelle, la sélection sexuelle, l’expression des émotions chez les animaux... Nous consacrons aussi une place à Ernst Haeckel, le zoologue allemand qui fut le grand diffuseur du « darwinisme » en Europe et dans le monde. Avant que la spécialisation des savoirs limite des parcours multiples au début du XIXe siècle, l’enseignement des sciences naturelles était dispensé aux seuls médecins. Haeckel était médecin, mais n’exerça jamais la médecine - sa vraie passion était la recherche et il obtint encore jeune une chaire de zoologie. Il travailla sur les invertébrés marins, à savoir les radiolaires, auxquels il a consacré sa thèse mais aussi les méduses, les coraux, les éponges et ces étranges méduses qui s’associent pour former un organisme composé, les siphonophores. Ses travaux ont inspiré un grand nombre d’artistes davantage que ceux de Darwin. A la différence de Darwin, qui était un pur scientifique, Haeckel dans les dernières années de sa vie proposa une vision du monde, une philosophie « moniste », fondée sur une sorte d’adoration de la Nature, une sorte de panthéisme, associée à l’idée de progrès. Il popularisa aussi l’idée de la « récapitulation » de l’histoire des espèces (la phylogenèse) au cours du développement de l’individu (l’ontogenèse), qui frappa l’imagination des scientifiques comme des artistes (et plus tard, des psychanalystes).

Sa postérité a varié au cours du temps. Les traductions françaises à son époque ont été très nombreuses. Sa réception a été assurée par des associations comme la société d’anthropologie, des loges maçonniques, ceux qui étaient qualifiés de progressistes, matérialistes, libres penseurs.

Certains philosophes qui ont lu Haeckel ne l’ont plus cité après sa signature de l’appel à la guerre en 1914. Il est mort en 1919. Sa postérité a été hétéroclite. Ses travaux ont inspiré des anthroposophes comme Rudolf Steiner et des adeptes de l’ésotérisme, alors que cet aspect est totalement étranger aux travaux d’Haeckel. Il a à la fois influencé les penseurs de gauche depuis Marx et Engels et certains nationaux-socialistes, même si le parti nazi a condamné ses écrits. Le IIIe Reich a repris son héritage à l’université de Iéna pour en faire le cœur d’une recherche « raciale ». Un historien américain, Gasman, l’a ensuite érigé comme un eugéniste majeur, voire comme le père de la Shoah. Ce qui est aberrant. Il incarnait en fait les idées de son temps.

Ses idées et ses merveilleuses planches sur les « formes artistiques de la Nature » ont influencé de nombreux peintres du XIXe siècle, jusqu’à Gustav Klimt et même du XXe siècle comme Max Ernst. Son influence irrigue les arts appliqués, l’architecture ; la porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900 par Binet est inspirée par les radiolaires de Haeckel. Le musée océanographique de la principauté de Monaco, véritable palais de la mer, s’inscrit dans cet héritage.

L’abstraction en peinture serait même issue de ces recherches…

Il y a plusieurs voies qui ont mené à l’abstraction au tournant du siècle. En premier lieu, le refus de la naturalisation de l’Homme, de ce qui relève de l’animal, la recherche d’une spiritualité nouvelle. Ce qui conduit à un refus des canons classiques, de l’imitation et à une recherche des formes pures. Rudolf Steiner est l’un des inspirateurs de ce mouvement. De nombreux artistes ont été membres de la société théosophique ou de la communauté anthroposophique. La fascination pour les mondes découverts au microscope, pour l’infiniment petit, pour la transition entre le monde inorganique et le vivant est un autre chemin qui a produit un nombre important d’œuvres.

Kupka, Mondrian, Kandinsky, Hilma af Klint s’inscrivent dans cette généalogie. Ils sont à la recherche de lois éternelles, de nouveaux canons de formes. D’ailleurs dans les sciences il y a eu aussi, au XXe siècle, un abandon du recensement des formes naturelles – un déclin de la systématique. On ne s’est pas preoccupé de ce qui fait que chaque individu est unique (ce principe d’individuation qui a tant intérrogé les théologiens du Moyen Age) ni de l’incroyable variété de l’univers. Mais on a poursuivi ce qui est commun à tout le vivant, on a étudié la reproduction du même et non la variation, la cellule et les gènes et non la morphologie… C’est peut-être une des raisons de la fin du dialogue avec les peintres.

Ici s’arrête une culture commune entre les scientifiques et les artistes ?

Je le pense. Certes, de nombreux artistes aujourd’hui souhaiteraient renouer le fil. Mais ils n’en ont pas les moyens. Ce qui est produit est souvent pauvre. Ce sont le plus souvent des citations, ou des œuvres militantes.

La neurologie, l’imagerie médicale inspirent parfois les artistes.

J’ai été le commissaire d’une exposition consacrée à Santiago Ramon y Cajal, premier prix Nobel de neurosciences en 1906 avec Camillo Golgi. Avec un simple microscope, il a décrit et dessiné des centaines de structures cérébrales qui ont exigé ensuite plusieurs décennies avant d’être confirmées par les techniques modernes. On peut effectivement regarder ses planches scientifiques comme des œuvres d’art, car elles sont remarquables. Malheureusement, depuis, on n’a pas fait mieux. Il y a là une union entre la science et l’art. Cela peut reprendre un jour mais d’une autre façon. Certes les images produites par l’imagerie médicale sont proprement fascinantes. Mais comparez-les à l’exceptionnel atlas d’anatomie d’Albinus que nous avons montré au début du parcours. Elles restent un artefact technique. Elles n’ont pas la même capacité d’émerveillement. Quant aux nombreuses expositions art et sciences, elles sont souvent l’évocation des cabinets de curiosité construits sur le concept de microcosme, mais sans en répliquer la rigueur. Peut-être que cette exposition suscitera des vocations d’artistes ?

Pourquoi avoir choisi les œuvres de Gabriel von Max pour illustrer la couverture du catalogue ?

Pour Darwin, l’Homme se distingue des animaux seulement par degrés. Un singe peut sourire, un chien rêver. Gabriel von Max est un homme du XIXe siècle. Il était d’origine tchèque mais vivait à Munich, il était darwiniste et spirite. Ce tableau, Héloïse et Abelard, illustre l’un des thèmes de l’exposition, la relation à l’animal, l’obsession du chaînon manquant, l’expression des émotions. Von Max possédait chez lui un grand nombre de singes. Ce sont donc de vrais portraits de singe. En les regardant, on projette sur eux l’incarnation de regards humains. Ce qui n’est pas le cas. C’est bien un regard de singes, et c’est troublant. On a hésité pour la couverture avec un tableau magnifique d’Odilon Redon, un arbre de vie, une nature enchantée. Il est exposé près des œuvres de Monet qui à la fin de sa vie a été fasciné par la nature aquatique. Ce sont deux modes différents de retourner à des formes primitives, aux origines de la vie, à une sortie de l’eau. 

Pourquoi exposer Courbet et son célébrissime Origine du monde rapproché d’un autre tableau La Grotte de la Loue, qui n’a pas pu venir à Paris ?

Parce que Courbet peint un sexe féminin comme une grotte. Tout cela est naturel. Certes, il n’est pas à proprement dire darwinien. Mais il est un reflet du temps. Ce sexe féminin est peint pour la première fois en dehors d’un contexte scientifique ou pornographique, comme une grotte. Certes, le commanditaire du tableau a sûrement connu la dame. Pour Darwin, la beauté a un fondement naturel, elle est liée au sexe. Le sexe peut donc être représenté. Et en effet c’est très beau. Quant au tableau représentant la grotte, elle témoigne de l’intérêt de l’époque pour la géologie, pour l’histoire de la terre. Plus tard, vers la fin de siècle, d’autres peintres, comme Kubin, Klimt ou Munch, exprimeront par d’autres moyens cette fascination pour les origines de la vie individuelle, l’ontogenèse, et pour l’origine des espèces, la phylogenèse, et on verra apparaître en peinture des embryons, des animalcules, des créatures marines…

La Première Guerre mondiale sonne le glas de cette époque. Le cinéma est l’art qui vient après. On assiste aujourd’hui à un retour de la peinture, un regain d’intérêt pour la peinture d’après nature chez les plus jeunes. On en attend les fruits avec une réelle curiosité.

 

1. Darwin, aux origines du monde, Collectif, Laura Bossi, Gallimard, 45 euros.

2. Géognosie : science qui étudie la composition de l’écorce terrestre, les formations stratifiées comme la répartition des minéraux dans les roches. Le terme a été supplanté par celui de « géologie ».

Source : Decision-sante.com

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