Brève

Daniel Couturier : "Le médecin n’a plus l’autorité reconnue"

Gilles Noussenbaum
| 17.05.2018

En prélude à notre dossier "Pouvoir médical, autopsie d'un grand corps malade" à paraître la semaine prochaine dans notre version papier Décision et Stratégie Santé n°311 été 2018, Daniel Couturier, secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, nous livre un premier diagnostic.

  • visuel Couturier

Peut-on parler de déclassement du pouvoir des médecins ?

Le mot est à la fois provoquant et désagréable. Je parlerai plutôt d’une position qui a évolué par rapport à son environnement. C’est un phénomène qui relève de l’évolution de la société. Le niveau culturel s’est largement développé. Les patients sur les questions de santé développent une connaissance superficielle. Dans le même temps, la société met en doute toute autorité et compétence. Le médecin n’a plus l’autorité reconnue qui facilitait l’application de ses décisions. C’est une modification des rapports.

L’Académie nationale de médecine est-elle entendue par les politiques ?

À l’époque où j’étais interne puis chef de clinique, chaque discipline avait à sa tête un leader voire deux incontestés qui jouissaient d’une grande autorité. Cette manière de procéder a disparu. C’est une très bonne chose. Quant à la parole de l’Académie, elle n’a pas nécessairement vocation à être diffusée de manière immédiate. Depuis que nous avons pris conscience de l’importance de la communication, la situation a avancé. Je suis secrétaire perpétuel depuis quatre ans. Marisol Touraine, Frédérique Vidal se sont adressées à notre académie. Nous attendons Agnès Buzyn. Les politiques nous ont questionnés sur un certain nombre de dossiers. Lors du gouvernement précédent, la motion de l’Académie qui appuyait l’assouplissement de la procédure pour le don d’organes en vue d’une greffe a été présentée au parlement. Ce qui a facilité son adoption par les parlementaires. Dans les suites immédiates, le gouvernement nous a demandé de participer au groupe de travail qui suivait l’application de cette nouvelle disposition législative. Elles sont maintenant opérationnelles.

J’ai été par ailleurs ces derniers mois en relation directe avec le cabinet du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Il nous a été demandé de vérifier que les nouvelles dispositions de la réforme du baccalauréat répondaient aux acquis nécessaires aux étudiants s’orientant vers la médecine.

Il nous a été demandé ensuite de désigner deux experts de l’Académie nationale de médecine pour définir les programmes de mathématiques pour les étudiants s’orientant vers les études de médecine.

Le conseiller santé à l’Élysée n’est pas médecin.

C’est une première. Il n’y a pas en effet des personnalités médicales, qui en même temps que leur compétence strictement médicale, disposent d’une excellente formation managériale. Cette double compétence est mise à profit dans le service de santé des armées. L’Académie développe des relations très régulières avec le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et bien sûr celui de la Solidarité et de la Santé. La présidence de la République n’est pas notre interlocuteur le plus immédiat. À ce jour, je n’ai pas rencontré Marie Fontanel, conseillère santé de l’Élysée. C’est certes un symptôme. Mais il est contrebalancé par l’investissement du Premier ministre, Édouard Philippe dans les questions de santé. Je n’ai jamais perçu un tel engagement du Premier ministre dans les gouvernements précédents. C’est un tournant très important.

Une émission de télévision a-t-elle plus de poids qu’un rapport de l’Académie ?

La parole de notre institution doit être, et ce n’est pas un pléonasme, académique. Elle n’a pas vocation à être polémique. Cela nous conduit certes à apparaître parfois en retrait. Mais nous ne devons pas participer de plain-pied au grand débat public. Nous y perdons peut-être un peu de résonance dans le public. Nous y gagnons en profondeur.

Le poids des questions budgétaires est-il plus lourd aujourd’hui que la seule parole médicale ?

L’Académie s’est interrogée sur sa responsabilité dans le domaine économique. Il y a une quinzaine d’années nous avons créé une commission permanente « Financement des dépenses de santé – assurance maladie ».

L’hépatite C est un bon exemple que soulèvent les questions économiques. Les meilleurs experts se sont penchés sur les patients qui devaient bénéficier de nouveaux traitements dont l’efficacité était spectaculaire mais le coût très élevé. Puis les réserves ont été levées. Comment alors garder les grands principes de la médecine disponible pour tous alors que les prix deviennent astronomiques ?

L’élargissement de ces traitements a été décidé par le politique sans solliciter l’avis des experts.

On dispose d’un médicament qui éradique radicalement une pathologie virale. J’ai été persuadé, pour ma part, que le traitement se généraliserait. Mais cela a été plus soudain que prévu. C’est une situation dont il faut se souvenir.

Pourquoi l’Académie ne l’a pas réclamé tout de suite ?

Nous n’étions pas tous d’accord. L’hépatite C a été un cas d’école.

Comment alors répondre aux injonctions du politique ?

L’Académie se place plutôt en prospective et donne son opinion. Mais nous avons une obligation de réserve.

 

Source : Decision-sante.com

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