Brève

Claude Lanzmann : "Sartre au purgatoire ? Je le trouve très vivant"

Gilles Noussenbaum
| 11.07.2018

Claude Lanzmann en 2010 accorde un entretien à Décision et Stratégie Santé à l’occasion de la parution des écrits autobiographiques dans la bibliothèque de la Pléiade. C’est aussi l’occasion de revisiter un moment de l’histoire intellectuelle en France. Un hommage national lui sera rendu le jeudi 12 juillet à 15 heures aux Invalides, qui sera suivi de son inhumation au cimetière Montparnasse à 17H30.

  • Lanzmann

DSS. Aujourd'hui, alors que paraissent ses écrits autobiographiques, l'œuvre de Jean-Paul Sartre paraît condamnée au purgatoire. Comment peut-on l'expliquer ?

Claude Lanzmann. Ce sont des mots. On ne peut pas faire disparaître Sartre comme cela. C'est une mode de dire qu'il est mort. Moi, je le trouve très vivant. Pour autant, le monde d'aujourd'hui n'est pas un monde pour lui. Il n'était pas dans la fin de l'Histoire. Nous sommes en revanche dans la fin de l'Histoire. C'est la raison pour laquelle les écrivains d'aujourd'hui racontent l'histoire du XXe siècle en la truquant souvent. Dans les livres d'aujourd'hui, on trouve la répétition infinie ou indéfinie de la reproduction humaine. On vivait alors dans un monde plus exaltant, dangereux. On se limite aujourd'hui à traquer les erreurs de l'administration.

DSS. Qu'est-ce qu'être courageux aujourd'hui ?

C. L. C'est oser être contre l'air du temps, la doxa dominante. Aujourd'hui, Israël est au banc des nations. Être courageux, c'est s'élever contre cette opinion dominante. Je ne sais pas si Sartre aurait adopté cette attitude. En ce qui me concerne, je n'hésite pas.

DSS. Sartre, dans son texte sur Nizan, raconte comment il aurait trahi ses idées de jeunesse. À vous lire, vous ne semblez pas partager son autocritique.

C. L. Sartre n'a pas pris les problèmes en face. En ce qui me concerne, est-ce que j'ai eu une jeunesse, une drôle, une étrange jeunesse ? Dans mon livre, il y a des épisodes de manque absolu de courage, de lâcheté. L'héroïsme, il s'incarne dans les actes d'un Baccot par exemple à Clermont-Ferrand. C'est un héros indiscutable que j'admire sans réserve. Il se suicide pour ne pas parler sous la torture. Je ne sais pas si j'aurais été capable de faire cela. Je n'en sais rien. En tout cas, cette question de la torture m'a longtemps hanté. Simplement, je n'ai pas refusé de courir des dangers. Le vrai courage, c'est de savoir payer jusqu'aux plus ultimes conséquences, jusqu'à la mort. Je n'ai pas peur des choses.

DSS. Sartre avait-il ce courage physique ?

C. L. Oui. Je l'ai vu petit homme se bagarrer à coups de poing. C'est pourquoi tous ceux qui l'accusent d'avoir manqué de courage physique pendant l'occupation sont des cons.

DSS. Dans votre livre, il y a des très belles pages sur Gilles Deleuze. Sur Sartre en revanche, vous vous limitez à des citations, à de simples évocations.

C. L. Cela est normal. Deleuze et moi, nous étions de la même génération. Il avait un an de plus que moi. C'était un ami intime de ma sœur laquelle il s'est très mal conduit. Son suicide était impressionnant. En revanche, lorsque j'ai connu Sartre, c'était déjà un maître. Deleuze, je l'ai vu devenir un maître, c'est autre chose. Dans notre groupe d'élèves en khâgne au Lycée Louis-le-Grand, il n'y avait pas l'ombre d'un doute que Deleuze deviendrait un grand philosophe.

DSS. Les Mots sont-ils la meilleure porte pour entrer dans l'œuvre de Sartre ?

C. L. On peut entrer dans l'œuvre de Sartre de toutes les façons possibles. Son théâtre aussi est formidable. Le Diable et le Bon Dieu, Les Séquestrés d'Altona sont des grandes pièces. Sans parler de Huis Clos ou des Mains sales.

DSS. Votre livre de mémoires, Le Lièvre de Patagonie, a été un grand succès. Vous a-t-il surpris ?

C. L. J'ai toujours pensé que Le Lièvre de Patagonie rencontrerait un large public. Je n'ai pas été surpris. Le premier tirage du livre s'élevait à 30 000. J'avais prévenu les éditions Gallimard qu'ils en vendraient beaucoup plus. Nous avons dépassé au final 160 000 exemplaires. Je n'ai pas de vanité. Je ne suis pas un héritier. Les héritiers peuvent se permettre d'être modestes. Je ne suis ni modeste, ni vain. Je trouve mon livre beau. C'est un livre exceptionnel. Voyez-là toutes les lettres reçues depuis la parution, adressées par des lecteurs. Certains confient comment ce livre a changé leur vie. Ce livre relève de la littérature. Il y a toute une vie, des vies. Avoir écrit Le lièvre de Patagonie et réalisé Shoah, c'est déjà pas mal. Pour autant, Sartre n'aura vu aucun de mes films. C'est un de mes grands regrets.

Les mots et autre récits autobiographiques, Jean-Paul Sartre, bibliothèque de la Pléiade, 67,50 euros.

Le lièvre de Patagonie, éditions Gallimard, 560 p., 25 euros, réédité chez Folio.

Situations I, Jean-Paul Sartre, 414 p., 22 euros.

Source : Decision-sante.com

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