Brève

Pr Yves Cohen (chef de service de réanimation de l'hôpital Avicenne, AP-HP) : « Nous redoutons une pénurie de produits de sédation »

Gilles Noussenbaum
| 19.03.2020

Alors qu'Emmanuel Macron s'est rendu le 18 mars dans le service de réanimation de l'hôpital Avicenne pour saisir les difficultés du terrain, le Pr Yves Cohen précise sans filtre les difficultés à venir. Libres propos.

  • NL

Pourquoi Emmanuel Macron a souhaité aller à la rencontre du service de réanimation de l'hôpital Avicenne ?

En allant sur le terrain, le président de la République a souhaité s'informer sur notre mode d'organisation au sein du service de réanimation et de l'hôpital. Notre crainte principale à ce jour concerne plutôt les ruptures de stock de produits de sédation comme le curare, le midazolam, le propofol. Habituellement, dans le service, moins de 50 % des patients sont intubés pour une durée de sept jours. Avec le CoVID-19, 100 % des malades seront intubés pour une durée de quinze jours. Les industriels doivent donc augmenter la production. À terme, on redoute davantage la pénurie de personnels que de lits. Selon l'expérience italienne, le nombre de soignants malades devrait grimper à 15 %. Dans le même temps, le nombre de lits de réanimation a augmenté de 100 %. Nous avons transformé en effet des lits de surveillance continue en lits de réanimation destinés à accueillir des patients CoVID négatif sur un autre site. Nous avons déprogrammé toutes les interventions non urgentes. Sont toujours prises en charge les urgences traumatologiques et les cancers.

Quel est le tableau clinique de l'infection ?

Le mal de gorge peut être un premier symptôme. Dans 50 % des cas, la fièvre n'est pas présente au début. Puis surgissent l'élévation de la température et la toux dans un second temps. La détresse respiratoire aiguë constitue la principale complication. Quand les patients sont sous ventilation mécanique invasive, elle peut répondre à l'installation du patient en décubitus ventral. Ce qui optimise les échanges ventilation-perfusion pulmonaire et réduit l'œdème. Le recours à des bolus de corticoïdes dans les formes très sévères et à des antiviraux utilisés dans l'infection à VIH et dans celle à Ebola sont des pistes à ce jour aussi sérieuses que la chloroquine. Quant à l'oxygénation par membrane extracorporelle de type ECMO, les résultats selon l'expérience chinoise ne sont pas probants. Pour faire le point sur de nouveaux protocoles de prise en charge, une conférence téléphonique est organisée toutes les 48 heures avec les services de réanimation de France et tous les jours avec les services de réanimation de l'AP-HP.  

Quel est l'âge des patients hospitalisé en réanimation ?

Sur nos 21 patients, la distribution est identique entre ceux âgés de 40 ans et plus, 50 ans et plus, 60 ans et plus. Au départ les patients étaient plus âgés. La médiane était à 67 ans. Elle est désormais à 60 ans. L'hypertension artérielle, le diabète et l'immunodépression sont des facteurs de risque. Les enfants sont épargnés. Chacun doit rester chez soi. En témoigne l’efficacité de l’isolement complet qui a accompagné les premiers cas diagnostiqués en Haute-Savoie. En revanche, la situation à Mulhouse où le non-confinement n’a pas été observé, a provoqué l’explosion des cas. L'épidémie va se prolonger pendant plusieurs semaines. Nous programmons le pic de l'infection vers la mi-avril.

Procédez-vous à une sélection des patients pour l'admission en réanimation ?

À ce jour, nous n'avons pas changé nos procédures. Pour autant, la durée de l'intubation sera de 15 jours au minimum. Les patients de plus de 80 ans supporteront-ils un tel délai sur le plan physiologique ? Un sevrage de la ventilation sera-t-il possible alors qu'ils présenteront nécessairement une amyotrophie majeure rendant très difficile le sevrage du respirateur ?

Quelle est l'ambiance dans le service ?

Je voudrais saluer l'immense élan de solidarité qui s'est manifesté dès les premiers jours. Des anciens internes ont téléphoné pour proposer leurs services. Tous les soignants répondent présent. Avec cette crise, c'est l'hôpital comme on l'aime, animé par le dévouement et un véritable esprit civique.  

Source : Decision-sante.com

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