Brève

Tribune Jean-Pierre BlumApocalypse cognitive : précis d’intelligence pure

14.01.2021
  • Blum

Courez l’acheter, empruntez-le, volez-le, ceci est un ouvrage d’importance qui s’inscrit de façon majeure dans la compréhension de notre monde qu’influencent les technologies numériques, leurs apports mais aussi leurs dangers. Tous leurs acteurs, empruntant des méthodes peu orthodoxes au plan éthique, ne sont pas seulement animés par des valeurs morales et désintéressées, loin de là. Ce faisant, vous comprendrez, en profondeur, les enjeux des évolutions sociologiques, financières et politiques subséquentes. Si nous n’y prenons pas garde, notre futur risque d’être tragique, à brève échéance et les concepts de liberté et de démocratie avec lui.

Duramerica sed America

C’est George Bush, l’alors directeur de la CIA et pas l’encore président des États-Unis qui déclarait devant un parterre institutionnel nourri au nationalisme que « les États-Unis sont bâtis sur cinq piliers dont aucun n’est négociable, la monnaie, la finance, le caractère extraterritorial de leur juridiction, la défense et l’information (numérique) ». Dans l’Histoire moderne, l’Oncle Sam a toujours veillé à son leadership au nom d’une démocratie en bandoulière. Démocratie et dérégulation d’autant plus aisées à manier que l’on est plus fort que les autres. Le problème se pose lorsque d’autres osent remettre en question cette autorité. Ne nous faisons guère d’illusion, la quête de leadership est organisée et orientée vers la prédation économique unilatérale. La compétition est un concept bien confortable quand on est sûr de gagner et assuré de faire prospérer sa rente. Les institutions américaines alliées aux multiples services de renseignement, de défense, aux entreprises de l’information et de la surveillance travaillent de concert dans ce but. Dwight D. Eisenhower, dans son discours de fin de mandat présidentiel (17/01/1961), prévenait* « Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu'elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque d'une désastreuse ascension d'un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l'énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble ».

Par le Peuple, pour le Peuple. C’est écrit on vous dit.

De Tocqueville à Gauss

Selon le premier cité « sur le temps long de l’histoire, ce sont les idées favorables au bien communqui finissent par s’imposer ». C’était dans un temps, un monde, infinis où la concurrence et le libre arbitre étaient grossièrement de mise. Dès lors que les acteurs numériques de traitement des données sont monopolistiques au plan mondial, qu’ils échappent aux juridictions locales et aux administrations fiscales sur un clic, le concept de bien commun s’évanouit. Du général au particulier en somme.

Ajoutons à cela ces chers algorithmes, l’intelligence artificielle, la si bien nommée, par les as du marketing, prompts à transformer des corrélations rétrospectives en causalité au mépris des lois mathématiques de la recherche (Aristote, Descartes, Claude Bernard), mais surtout à ne considérer que la médiane gaussienne des données résultantes. En clair, à illustrer qu’il vaut mieux être blanc, riche, bien portant, dans un mode « arésistif » (sans frottement), dans le vide absolu, à zéro degré Kelvin, que noir, pauvre et malade pour décrire le futur. Coluche, philosophe forain, ajoutait que, pour ceux-là, cela serait sans doute plus dur.

Darwin au secours !

Le monde réel n’est pas celui-là qui est fait de dérives, d’exceptions, de mutations, de ratés et de succès évolutionnistes. Ce monde réel, c’est celui de Darwin, jamais démenti, qui démontre que la subsistance, la survie, la reproduction sont, par tâtonnements statistiques organiques, les clés du succès des espèces.

Nos amis numériques pensent qu’en s’appropriant les réflexes cognitifs ils vont réussir à révolutionner le monde à grande vitesse. Il est vrai que les technologies digitales ont accéléré nos habitudes, trop peut-être, mal sans doute. D’une centaine d’années pour développer l’électricité dans le monde, nous sommes passés à moins d’une vingtaine pour l’adoption d’internet, une dizaine pour l’hyperconnection.

Darwin a montré que l’évolution demandait le temps long pour aboutir au succès adaptatif. Penser que l’Homo, fut-il numericus, réussira une révolution cognitive sans prendre en compte le hasard, la créativité, l’inutile – comprendre le non rentable – c’est jouer à l’apprenti sorcier.

C’est prêter le flanc à des appétits totalitaires, des tropismes mercantiles monopolistes, on dit des « corponations », plus fortes que les Nations, plus agiles que nos lois, plus destructrices de nos libertés.

La parole à l’auteur en conclusion

… « Si les objets de contemplation mentale peuvent se multiplier et s’inscrire dans une concurrence effrénée, ce n’est pas seulement en raison des nouvelles conditions technologiques qui prévalent sur le marché de l’information, c’est aussi parce que la disponibilité de nos cerveaux est plus grande. Ces objets de contemplation n’ont d’autre raison d’être que de capter notre attention. Qu’ils proposent des théories sur le sens du monde, une doctrine morale, un programme politique ou même une fiction, ils ne peuvent survivre que si nous leur accordons une partie de notre temps de cerveau. Il se trouve, et c’est là un autre aspect significatif de l’histoire en train de se faire, que ce temps de cerveau disponible n’a jamais été aussi important.

La situation inédite dont nous sommes les témoins est donc celle de la rencontre de notre cerveau ancestral avec la concurrence généralisée des objets de contemplation mentale, associée à une libération inconnue jusqu’alors du temps de cerveau disponible.

Qui va l’emporter, dans cette lutte finale pour l’attention ? Il est là, l’enjeu des enjeux ».

* Pr Gérald Bronner Presses Universitaires de France ISBN 978-2-13-082957-7

Source : Decision-sante.com

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