Bioéthique

Comment ne pas réussir sa mort

Publié le 17/11/2022
À lire dans le prochain numéro de Décision Santé un grand débat sur l'avenir du système de santé entre Frédéric Bizard  et André Grimaldi. Retrouvez en avant-première l'édito.

En France, tout est politique, même la mort. C’est, il est vrai, une question existentielle… Sur une thématique qui devait échapper aux clivages traditionnels, Emmanuel Macron après avoir annoncé la grande réforme sociétale du quinquennat aurait mis le « dossier sous l’étouffoir », selon le Monde du 9 novembre dernier. Certes la convention citoyenne se réunira pour la première fois le 9 décembre prochain. Mais programmé dans un premier temps en 2023, le projet de loi ne devrait pas être déposé avant 2024 afin de dépolitiser le dossier. Cette espérance a-t-elle un espoir d’être entendue dans un pays « où le malaise n’est pas un malaise mais une donnée historique », comme l’écrit Michel Winock dans l’introduction du volume Quarto (1). Pourtant, cette effraction de l’intime par le politique n’a rien de nouveau, comme en témoignent les grandes lois en matière de contraception ou d’avortement. Et sur la fin de vie, de nombreux pays ont précédé la France, on n’ose dire pour l’éclairer. Les Pays Bas bien sûr en 2001, la Belgique en 2002 puis le Luxembourg, le Portugal, l’Espagne, la Colombie, le Canada, le Nouvelle-Zélande avant l’Autriche en 2021. Comment expliquer cette peur… devant la mort ? La France dispose pourtant de champions européens en matière d’hébergement des personnes âgées grâce à Orpea et Korian. Cette culture française spécifique dans l’hébergement des vieux en fin de vie expliquerait-elle cette prudence, voire l’anxiété hexagonale à trancher dans ce débat déjà ancien ? En attendant, les médecins sont également partagés sur l’intérêt d’une loi. Le Pr Stéphane Velut le 16 décembre dernier dans Décision & Stratégie Santé expliquait son refus d’une loi sur l’euthanasie en évoquant le principe d’une singularité de chaque patient. Le Dr X, médecin généraliste qui accepte dans certains cas de pratiquer des actes d’euthanasie, se refuse pourtant à légaliser cette pratique. « Il ne faut surtout pas. Quand on participe à la mort, c’est qu’une exception à la règle est venue nous toucher », explique-t-il dans le livre de la journaliste Catherine Vincent qui a recueilli quatorze récits intimes (2). En revanche, le Pr Didier Sicard ne défend plus la même intransigeance exprimée au moment où il présidait le Comité consultatif national d’éthique. Certes, une loi est globalisante. Et on imagine déjà les patients réclamant l’euthanasie « parce que j’y ai droit ». Mais peut-on dépendre pour autant de la sensibilité, de l’intelligence d’un médecin lorsque la mort rôde ? En attendant ce moment, le cri du cœur de Vinciane Despret, philosophe (3) est libérateur : « Je n’aime pas l’idée de réussir sa mort. On nous a demandé de réussir notre vie, on nous a demandé de réussir notre maternité, on nous a demandé de réussir notre carrière… au moment de ma mort, qu’on me foute la paix ! ». À moi aussi…

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(1) Gouverner la France, Michel Winock, collection Quarto, Gallimard, 1216 pages, 2022, 32 euros.
(2) La mort à vivre, Catherine Vincent, p.121, éd. du Seuil, 267 pages, 2022, 19,50 euros.  (3) La mort à vivre, opus cité, p.139.


Source : decision-sante.com